Magazine
March 12, 2020

Travailler à la vie, travailler à la mort !

Que veut dire « réformer les retraites » au XXIème siècle ? Que signifie aménager la société pour « nos aînés » ? S'intéresser aux retraites et aux personnes âgées ne peut pas nous soustraire à l'observation du travail et de ses mutations. Parce que la question de l’utilité sociale des retraités questionne celle des travailleurs. Parce que l’isolement à la retraite démarre au travail. Parce que les inégalités de richesse entre retraités naissent d’abord entre travailleurs.

En quête d'utilité sociale - à la retraite comme au travail

Dans notre société organisée autour du travail, les personnes âgées sont le plus souvent considérées comme des charges. Mélissa Petit, sociologue spécialiste de la silver economy, souligne que 31% des plus de 65 ans sont bénévoles en association (chiffres France bénévolat 2019). Loin d’être une coïncidence, le bénévolat permet aux retraités qui ont travaillé toute leur vie de retrouver une identité sociale d'acteur agissant au sein de la société - et non plus d'inactif, de consommateur, voire d'aidé. C’est une forme de réponse à la question existentielle de son utilité sociale lorsque l'on ne travaille plus.

Mais derrière cette question de l'utilité sociale des inactifs, c'est celle des actifs qui est en jeu - dans un monde où la reconnaissance sociale est circonscrite au travail, et plus encore à la rémunération. Moins on gagne, moins on est considéré. Laëtitia Vitaud, auteure et conférencière spécialiste du travail, raconte : « J'ai été professeure pendant dix ans, sans grande reconnaissance sociale. Aujourd'hui, je fais la même chose en tant qu’entrepreneure et écrivaine. » Non seulement elle gagne plus mais son travail est davantage considéré.

Quand on ne « travaille » pas, la situation est pire encore, la paupérisation s'ajoutant au manque de considération. Le meilleur exemple, c'est certainement celui du travail domestique, ce travail invisible souvent réalisé par des femmes. Ce travail a tant de valeur qu'il n'a pas de prix. Mais en l'absence de rétribution monétaire, force est de constater qu’il est fortement précarisé. En ce sens, Laëtitia Vitaud plaide pour rendre le travail invisible non seulement visible mais également rémunéré.

Le travail, du labeur à l'ouvrage

C’est donc bien le regard que l'on porte sur les personnes non productives (au sens économique du terme), et donc la valeur associée au travail qui interroge. Le mot « travail » viendrait du latin tripalium, un instrument de torture constitué de trois (tri) pieux (pālūs) qui était utilisé par les Romains pour immobiliser les esclaves rebelles. Dans la Bible, le travail est la punition divine pour la faute originelle. Pour les hommes, c'est la sueur du front pour travailler la terre. Pour les femmes, c'est le travail des entrailles pour donner naissance. Si les langues latines conservent cette conception du travail comme labeur, en anglais, on lui préfère work, en référence à l’œuvre que l'on a réalisée. Ce n'est plus d'effort et de souffrance dont il est question mais d'accomplissement, d'ouvrage.

Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non.

Que garde-t-on aujourd'hui de ces différences conceptuelles autour du travail ? Bien conscients de la complexité de cette notion, les économistes préfèrent s’intéresser à l'emploi - plus facilement quantifiable et qualifiable. Mais justement, cette conception étroite du travail, réduite à la production économique, invisibilise de nombreuses facettes du travail. Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non. Le travail du quotidien et du domicile représente des millions d'emplois pour demain, mais aujourd'hui, il n’est pas comptabilisé.

Isolement du retraité contre solitude du travailleur

Outre le travail du quotidien, ce sont les métiers de l'accompagnement et du soin – les infirmier.e, auxiliaire de vie, aide-soignant.e etc. – qui sont parmi les moins valorisés, à la fois financièrement et socialement. Ces professions au service de l'autre, des malades et des plus âgés, ce sont les plus modestes qui les exercent, et bien souvent parmi eux, ce sont des femmes. Pourtant, ils répondent à des besoins de société majeurs. 

Côté pile : des personnes âgées qui peuvent être isolées, qui ne voient et ne parlent plus à personne, ou même qui souffrent d’une « crise du toucher ». Comme le rappelle Laëtitia Vitaud « Quand le toucher et le regard ne sont plus que médicaux, il y a forcément une souffrance, une atteinte à notre dignité. Dans ces conditions, aller chez le coiffeur, c’est le grand moment de la semaine » C'est ce que Delphine de Vigan raconte très bien dans son roman Les Gratitudes.

Côté face : l’ensemble de la société qui présente de plus en plus de signes d'anxiété, de dépression, de burn-out. La solitude ne se manifeste pas qu'au « troisième âge » mais tout au long de la vie. Car en réalité, nous avons tous besoin d’attentions : un enfant, on le touche et on le regarde ; on lui tient la main, on l'embrasse, on le caresse. 

Un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique 

Laëtitia Vitaud préconise donc de revaloriser ces métiers de l'accompagnement et du soin dont nos sociétés individualistes et vieillissantes manquent cruellement. Pour autant, un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique : « Je te donne la main, c'est 5 euros » Bien qu'il faille revaloriser ces métiers, le tout marchand n'est pas la réponse.

Une piste consisterait à davantage valoriser et encourager l'entraide et le bénévolat et ce, pas uniquement à la retraite. Mais aujourd'hui, en France, on fait tout l'inverse. On n’aide pas à aider, contrairement au Québec par exemple, où le bénévolat est particulièrement facilité, notamment dans les maisons de retraite et en soins palliatifs. Pour encourager l’entraide, on pourrait instaurer une rémunération socle permettant de sécuriser financièrement les personnes souhaitant s’engager de façon bénévole. Surtout, il faudrait généraliser des modes de reconnaissance de notre utilité sociale qui ne soient pas financiers, sur des modèles de don et contre-don par exemple.

Enfin, il faudrait dissocier les mécanismes de solidarité du travail. Depuis la mise en place de la Sécurité Sociale après guerre, toutes les protections sociales (accident, vieillesse ou maladie) sont conditionnées par le fait d'avoir travaillé. Mélissa Petit appelle à construire des logiques de solidarité familiales, voire tribales, qui seraient finalement plus fortes et résilientes que celles attachées au travail. Car comme le complète Laëtitia Vitaud : « Le premier filet de sécurité sociale, c'est la densité et la solidité du réseau et des relations que l'on a autour de soi. »

A la retraite, les inégalités de richesse s'élèvent au carré

Lier la protection sociale au travail, c’est aussi prolonger - et amplifier - les inégalités de richesse à l’âge de la retraite. En effet, les écarts de salaire couplés aux différentiels de temps de travail entre un ouvrier et un cadre supérieur sont décuplés au moment du passage à la retraite. Laëtitia Vitaud souligne que si les cadres supérieurs travaillent 40h voire plus par semaine, de plus en plus de personnes (notamment des ouvriers et des femmes) travaillent à temps partiel et ont des carrières entrecoupées. 

On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée.

Ces inégalités de richesse masquent inexorablement des dynamiques de reproduction sociale. Quand on naît ouvrier, on a très peu de chances de devenir cadre. De la même façon, quand on hérite ou quand on sait que l'on va hériter, son rapport au travail n'est pas le même. On sait que l'on peut prendre plus de risques, que l'appartement légué par les parents constitue un coussin de sécurité non négligeable.

Pour rompre ces déterminismes, Laëtitia Vitaud préconise davantage de redistribution. Comme elle le rappelle, il y a 50 ans, avoir des taux d'imposition de plus de 50% n'était pas choquant. Aux Etats-Unis, il y avait même 90% d’impôts pour les tranches les plus riches. Avec le temps, l'impôt est devenu de plus en plus régressif dans les pays occidentaux. Son analyse est sans appel : « On a asséché les ressources et on fait croire qu'il n'y a plus d'argent pour les services publics... On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée. »

Lois grand âge et start-ups de la silver economy : deux mirages solutionnistes

Les enjeux associés à la retraite sont bien plus larges et complexes que le régime qui l’encadre. Ils touchent au sens et à la valeur sociale du travail, aux besoins d'entraide et à l'éthique du soin, aux inégalités et à leurs mécanismes de reproduction... Surtout, ils ne concernent pas uniquement le « troisième âge » mais tous les âges. Pourtant, comme le souligne Mélissa Petit, les politiques publiques font tout l'inverse. Des lois « grand âge » aux lois sur la « perte d'autonomie », on n'arrive pas à considérer nos parcours de vie dans leur ensemble. On est sur du curatif plutôt que sur du préventif. Les réponses apportées par la silver economy ne sont pas davantage satisfaisantes. Les start-ups qui investissent ce créneau – relativement peu nombreuses par rapport au poids des personnes âgées dans la population – souffrent d'au moins deux biais.

Un biais technologique. Pour lever des fonds, aujourd'hui, il faut soit de l'intelligence artificielle soit de la robotique. Pourtant, la technologie n'est pas une fin en soi et le besoin qu'expriment les personnes âgées, c'est d'être touchées, regardées, accompagnées, aidées... par un humain et non pas par une machine ! Là où les technologies numériques présentent des atouts - pour l'accès à l'information et le partage de connaissances, pour la coordination des personnes et des actions - il est peu financé et exploité.

Un biais solutionniste. Les besoins, attentes et situations de vie des « seniors » sont homogénéisés et simplifiés pour satisfaire à la mise au point de solutions uniques et relativement prévisibles : bien souvent des applications, des algorithmes ou des travailleurs à la demande. Ces solutions sont, par construction, court-termistes. Elles nient la complexité des besoins et n'interrogent pas leurs mécanismes de production et de reproduction. Elles ne parviennent pas à saisir les transformations sociales, relationnelles et démographiques à l’œuvre. Laëtitia Vitaud cite ainsi l'exemple de ces prospectivistes qui, dans les années 60, imaginent le bureau du futur avec un fax et un équivalent de smartphone... Mais pas de femmes cadres ! Dans ce bureau du futur, les femmes sont uniquement des secrétaires. Les futurologues n'avaient pas anticipé l'arrivée des femmes dans le monde du travail.

Apprendre à vieillir, c'est apprendre à vivre

Quelles réponses, alors, apporter à ces mutations profondes ? Nous avons tous des représentations des seniors, héritées ou transmises par les médias, les entreprises, les start-ups... Ces perceptions sont structurantes dans nos façons de vivre en société. Aujourd'hui par exemple, on voue un culte à la jeunesse, alors même que la société vieillit ! Actuellement, il y a déjà plus de plus de 60 ans que de moins de 20 ans (27% vs. 24% ; chiffres insee 2020). En 2030, les plus de 60 ans représenteront près de 30% de la population totale (projections insee). Au Japon, c'est déjà 35% ! A ce rythme, le jeunisme deviendra vite intenable. Et cela ne sera pas sans répercussions sur le monde du travail. 

Si l'on vit plus longtemps, les parcours professionnels ne pourront plus être aussi linéaires et uniformes qu'avant. Pour Mélissa Petit, « On ne peut pas travailler 50 ans de la même façon. Nos envies, nos compétences et nos capacités évoluent à mesure que l'on vieillit ». Avec ces évolutions démographiques, c'est le schéma classique de la vie en trois temps (formation / travail / retraite) qui est en passe d'éclater. Les temps de pause, les reconversions, le cumul de différentes activités sont amenés à devenir de plus en plus fréquents. Laëtitia Vitaud remarque que l' « on ne pourra plus être considéré comme « senior » en entreprise à l'âge de 45 ans alors que c'est l'âge médian ! L'âge et l'expérience seront décorrélés : un sénior de 30 ans avec 8 ans d'expérience pourra « coacher » un junior de 50 ans qui sera, lui, dans sa deuxième carrière avec uniquement quelques mois d'expérience. »… un peu à l'image du film Le Stagiaire, où Robert de Niro a une patronne de 40 ans de moins que lui. Mais ces transformations seront certainement lentes tant l'inertie du système est forte. A titre d'exemple, aujourd'hui, le taux d'emploi des 50-64 ans n'est que de 62,6% (chiffres insee 2019). Alors même que l'on envisage de porter l'âge du départ à la retraite à 64 ans, ces évolutions du travail et de ses représentations n'en sont que plus urgentes et critiques. 

Nous devons apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour

Un premier pas vers un changement des regards portés sur nos aînés pourrait être, comme le propose Mélissa Petit, d'instaurer une éducation civique pratique pour faire se rencontrer des personnes âgées, des enfants, des associations... La sociologue invite à décloisonner les âges et à considérer le vieillissement comme une expérience de la vie :  « Chaque jour, à chaque instant, tout le monde vieillit et apprend. Nous avons donc besoin de démystifier le vieillissement pour apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour ».

A la clé, une autre façon de considérer les personnes âgées. Non pas comme des êtres inactifs et passifs mais comme des acteurs agissant, avec leur volonté propre. « Oui, on peut commencer à faire du sport à 65 ans et prendre de la masse musculaire ! » Vieillir n'est pas forcément synonyme de décroissance. C'est de l'adaptation. C'est une manière de voir l'âge et le temps qui passe. Vieillir, c'est juste vivre.

_______

Cet article a été rédigé suite à la conférence “Dépasser la réforme des retraites : travailler à la vie, travailler à la mort ?” organisé par le MAIF Start-Up Club avec Ouishare le 24 janvier 2020.

Intervenaient Laëtitia Vitaud (auteure et conférencière) et Mélissa Petit (sociologue). A la modération, Taoufik Vallipuram (Ouishare).

_______

Sur le même sujet:

> "Mais où est passée la dignité du travail ?"

> "Une loi travail pour le XXIe siècle"

> "Mutation du travail, vers un conflit de générations ?"

Travailler à la vie, travailler à la mort !

by 
Solène Manouvrier
Magazine
March 5, 2020
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ANALYSE. Alors que la réforme des retraites continue d'agiter le débat public, que cache-t-elle de l'évolution du travail, de sa valeur, de sa reconnaissance, de ses inégalités ? Que raconte-t-elle de nos représentations collectives du vieillissement ? Prise de recul avec Laëtitia Vitaud et Mélissa Petit.

Que veut dire « réformer les retraites » au XXIème siècle ? Que signifie aménager la société pour « nos aînés » ? S'intéresser aux retraites et aux personnes âgées ne peut pas nous soustraire à l'observation du travail et de ses mutations. Parce que la question de l’utilité sociale des retraités questionne celle des travailleurs. Parce que l’isolement à la retraite démarre au travail. Parce que les inégalités de richesse entre retraités naissent d’abord entre travailleurs.

En quête d'utilité sociale - à la retraite comme au travail

Dans notre société organisée autour du travail, les personnes âgées sont le plus souvent considérées comme des charges. Mélissa Petit, sociologue spécialiste de la silver economy, souligne que 31% des plus de 65 ans sont bénévoles en association (chiffres France bénévolat 2019). Loin d’être une coïncidence, le bénévolat permet aux retraités qui ont travaillé toute leur vie de retrouver une identité sociale d'acteur agissant au sein de la société - et non plus d'inactif, de consommateur, voire d'aidé. C’est une forme de réponse à la question existentielle de son utilité sociale lorsque l'on ne travaille plus.

Mais derrière cette question de l'utilité sociale des inactifs, c'est celle des actifs qui est en jeu - dans un monde où la reconnaissance sociale est circonscrite au travail, et plus encore à la rémunération. Moins on gagne, moins on est considéré. Laëtitia Vitaud, auteure et conférencière spécialiste du travail, raconte : « J'ai été professeure pendant dix ans, sans grande reconnaissance sociale. Aujourd'hui, je fais la même chose en tant qu’entrepreneure et écrivaine. » Non seulement elle gagne plus mais son travail est davantage considéré.

Quand on ne « travaille » pas, la situation est pire encore, la paupérisation s'ajoutant au manque de considération. Le meilleur exemple, c'est certainement celui du travail domestique, ce travail invisible souvent réalisé par des femmes. Ce travail a tant de valeur qu'il n'a pas de prix. Mais en l'absence de rétribution monétaire, force est de constater qu’il est fortement précarisé. En ce sens, Laëtitia Vitaud plaide pour rendre le travail invisible non seulement visible mais également rémunéré.

Le travail, du labeur à l'ouvrage

C’est donc bien le regard que l'on porte sur les personnes non productives (au sens économique du terme), et donc la valeur associée au travail qui interroge. Le mot « travail » viendrait du latin tripalium, un instrument de torture constitué de trois (tri) pieux (pālūs) qui était utilisé par les Romains pour immobiliser les esclaves rebelles. Dans la Bible, le travail est la punition divine pour la faute originelle. Pour les hommes, c'est la sueur du front pour travailler la terre. Pour les femmes, c'est le travail des entrailles pour donner naissance. Si les langues latines conservent cette conception du travail comme labeur, en anglais, on lui préfère work, en référence à l’œuvre que l'on a réalisée. Ce n'est plus d'effort et de souffrance dont il est question mais d'accomplissement, d'ouvrage.

Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non.

Que garde-t-on aujourd'hui de ces différences conceptuelles autour du travail ? Bien conscients de la complexité de cette notion, les économistes préfèrent s’intéresser à l'emploi - plus facilement quantifiable et qualifiable. Mais justement, cette conception étroite du travail, réduite à la production économique, invisibilise de nombreuses facettes du travail. Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non. Le travail du quotidien et du domicile représente des millions d'emplois pour demain, mais aujourd'hui, il n’est pas comptabilisé.

Isolement du retraité contre solitude du travailleur

Outre le travail du quotidien, ce sont les métiers de l'accompagnement et du soin – les infirmier.e, auxiliaire de vie, aide-soignant.e etc. – qui sont parmi les moins valorisés, à la fois financièrement et socialement. Ces professions au service de l'autre, des malades et des plus âgés, ce sont les plus modestes qui les exercent, et bien souvent parmi eux, ce sont des femmes. Pourtant, ils répondent à des besoins de société majeurs. 

Côté pile : des personnes âgées qui peuvent être isolées, qui ne voient et ne parlent plus à personne, ou même qui souffrent d’une « crise du toucher ». Comme le rappelle Laëtitia Vitaud « Quand le toucher et le regard ne sont plus que médicaux, il y a forcément une souffrance, une atteinte à notre dignité. Dans ces conditions, aller chez le coiffeur, c’est le grand moment de la semaine » C'est ce que Delphine de Vigan raconte très bien dans son roman Les Gratitudes.

Côté face : l’ensemble de la société qui présente de plus en plus de signes d'anxiété, de dépression, de burn-out. La solitude ne se manifeste pas qu'au « troisième âge » mais tout au long de la vie. Car en réalité, nous avons tous besoin d’attentions : un enfant, on le touche et on le regarde ; on lui tient la main, on l'embrasse, on le caresse. 

Un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique 

Laëtitia Vitaud préconise donc de revaloriser ces métiers de l'accompagnement et du soin dont nos sociétés individualistes et vieillissantes manquent cruellement. Pour autant, un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique : « Je te donne la main, c'est 5 euros » Bien qu'il faille revaloriser ces métiers, le tout marchand n'est pas la réponse.

Une piste consisterait à davantage valoriser et encourager l'entraide et le bénévolat et ce, pas uniquement à la retraite. Mais aujourd'hui, en France, on fait tout l'inverse. On n’aide pas à aider, contrairement au Québec par exemple, où le bénévolat est particulièrement facilité, notamment dans les maisons de retraite et en soins palliatifs. Pour encourager l’entraide, on pourrait instaurer une rémunération socle permettant de sécuriser financièrement les personnes souhaitant s’engager de façon bénévole. Surtout, il faudrait généraliser des modes de reconnaissance de notre utilité sociale qui ne soient pas financiers, sur des modèles de don et contre-don par exemple.

Enfin, il faudrait dissocier les mécanismes de solidarité du travail. Depuis la mise en place de la Sécurité Sociale après guerre, toutes les protections sociales (accident, vieillesse ou maladie) sont conditionnées par le fait d'avoir travaillé. Mélissa Petit appelle à construire des logiques de solidarité familiales, voire tribales, qui seraient finalement plus fortes et résilientes que celles attachées au travail. Car comme le complète Laëtitia Vitaud : « Le premier filet de sécurité sociale, c'est la densité et la solidité du réseau et des relations que l'on a autour de soi. »

A la retraite, les inégalités de richesse s'élèvent au carré

Lier la protection sociale au travail, c’est aussi prolonger - et amplifier - les inégalités de richesse à l’âge de la retraite. En effet, les écarts de salaire couplés aux différentiels de temps de travail entre un ouvrier et un cadre supérieur sont décuplés au moment du passage à la retraite. Laëtitia Vitaud souligne que si les cadres supérieurs travaillent 40h voire plus par semaine, de plus en plus de personnes (notamment des ouvriers et des femmes) travaillent à temps partiel et ont des carrières entrecoupées. 

On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée.

Ces inégalités de richesse masquent inexorablement des dynamiques de reproduction sociale. Quand on naît ouvrier, on a très peu de chances de devenir cadre. De la même façon, quand on hérite ou quand on sait que l'on va hériter, son rapport au travail n'est pas le même. On sait que l'on peut prendre plus de risques, que l'appartement légué par les parents constitue un coussin de sécurité non négligeable.

Pour rompre ces déterminismes, Laëtitia Vitaud préconise davantage de redistribution. Comme elle le rappelle, il y a 50 ans, avoir des taux d'imposition de plus de 50% n'était pas choquant. Aux Etats-Unis, il y avait même 90% d’impôts pour les tranches les plus riches. Avec le temps, l'impôt est devenu de plus en plus régressif dans les pays occidentaux. Son analyse est sans appel : « On a asséché les ressources et on fait croire qu'il n'y a plus d'argent pour les services publics... On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée. »

Lois grand âge et start-ups de la silver economy : deux mirages solutionnistes

Les enjeux associés à la retraite sont bien plus larges et complexes que le régime qui l’encadre. Ils touchent au sens et à la valeur sociale du travail, aux besoins d'entraide et à l'éthique du soin, aux inégalités et à leurs mécanismes de reproduction... Surtout, ils ne concernent pas uniquement le « troisième âge » mais tous les âges. Pourtant, comme le souligne Mélissa Petit, les politiques publiques font tout l'inverse. Des lois « grand âge » aux lois sur la « perte d'autonomie », on n'arrive pas à considérer nos parcours de vie dans leur ensemble. On est sur du curatif plutôt que sur du préventif. Les réponses apportées par la silver economy ne sont pas davantage satisfaisantes. Les start-ups qui investissent ce créneau – relativement peu nombreuses par rapport au poids des personnes âgées dans la population – souffrent d'au moins deux biais.

Un biais technologique. Pour lever des fonds, aujourd'hui, il faut soit de l'intelligence artificielle soit de la robotique. Pourtant, la technologie n'est pas une fin en soi et le besoin qu'expriment les personnes âgées, c'est d'être touchées, regardées, accompagnées, aidées... par un humain et non pas par une machine ! Là où les technologies numériques présentent des atouts - pour l'accès à l'information et le partage de connaissances, pour la coordination des personnes et des actions - il est peu financé et exploité.

Un biais solutionniste. Les besoins, attentes et situations de vie des « seniors » sont homogénéisés et simplifiés pour satisfaire à la mise au point de solutions uniques et relativement prévisibles : bien souvent des applications, des algorithmes ou des travailleurs à la demande. Ces solutions sont, par construction, court-termistes. Elles nient la complexité des besoins et n'interrogent pas leurs mécanismes de production et de reproduction. Elles ne parviennent pas à saisir les transformations sociales, relationnelles et démographiques à l’œuvre. Laëtitia Vitaud cite ainsi l'exemple de ces prospectivistes qui, dans les années 60, imaginent le bureau du futur avec un fax et un équivalent de smartphone... Mais pas de femmes cadres ! Dans ce bureau du futur, les femmes sont uniquement des secrétaires. Les futurologues n'avaient pas anticipé l'arrivée des femmes dans le monde du travail.

Apprendre à vieillir, c'est apprendre à vivre

Quelles réponses, alors, apporter à ces mutations profondes ? Nous avons tous des représentations des seniors, héritées ou transmises par les médias, les entreprises, les start-ups... Ces perceptions sont structurantes dans nos façons de vivre en société. Aujourd'hui par exemple, on voue un culte à la jeunesse, alors même que la société vieillit ! Actuellement, il y a déjà plus de plus de 60 ans que de moins de 20 ans (27% vs. 24% ; chiffres insee 2020). En 2030, les plus de 60 ans représenteront près de 30% de la population totale (projections insee). Au Japon, c'est déjà 35% ! A ce rythme, le jeunisme deviendra vite intenable. Et cela ne sera pas sans répercussions sur le monde du travail. 

Si l'on vit plus longtemps, les parcours professionnels ne pourront plus être aussi linéaires et uniformes qu'avant. Pour Mélissa Petit, « On ne peut pas travailler 50 ans de la même façon. Nos envies, nos compétences et nos capacités évoluent à mesure que l'on vieillit ». Avec ces évolutions démographiques, c'est le schéma classique de la vie en trois temps (formation / travail / retraite) qui est en passe d'éclater. Les temps de pause, les reconversions, le cumul de différentes activités sont amenés à devenir de plus en plus fréquents. Laëtitia Vitaud remarque que l' « on ne pourra plus être considéré comme « senior » en entreprise à l'âge de 45 ans alors que c'est l'âge médian ! L'âge et l'expérience seront décorrélés : un sénior de 30 ans avec 8 ans d'expérience pourra « coacher » un junior de 50 ans qui sera, lui, dans sa deuxième carrière avec uniquement quelques mois d'expérience. »… un peu à l'image du film Le Stagiaire, où Robert de Niro a une patronne de 40 ans de moins que lui. Mais ces transformations seront certainement lentes tant l'inertie du système est forte. A titre d'exemple, aujourd'hui, le taux d'emploi des 50-64 ans n'est que de 62,6% (chiffres insee 2019). Alors même que l'on envisage de porter l'âge du départ à la retraite à 64 ans, ces évolutions du travail et de ses représentations n'en sont que plus urgentes et critiques. 

Nous devons apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour

Un premier pas vers un changement des regards portés sur nos aînés pourrait être, comme le propose Mélissa Petit, d'instaurer une éducation civique pratique pour faire se rencontrer des personnes âgées, des enfants, des associations... La sociologue invite à décloisonner les âges et à considérer le vieillissement comme une expérience de la vie :  « Chaque jour, à chaque instant, tout le monde vieillit et apprend. Nous avons donc besoin de démystifier le vieillissement pour apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour ».

A la clé, une autre façon de considérer les personnes âgées. Non pas comme des êtres inactifs et passifs mais comme des acteurs agissant, avec leur volonté propre. « Oui, on peut commencer à faire du sport à 65 ans et prendre de la masse musculaire ! » Vieillir n'est pas forcément synonyme de décroissance. C'est de l'adaptation. C'est une manière de voir l'âge et le temps qui passe. Vieillir, c'est juste vivre.

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Cet article a été rédigé suite à la conférence “Dépasser la réforme des retraites : travailler à la vie, travailler à la mort ?” organisé par le MAIF Start-Up Club avec Ouishare le 24 janvier 2020.

Intervenaient Laëtitia Vitaud (auteure et conférencière) et Mélissa Petit (sociologue). A la modération, Taoufik Vallipuram (Ouishare).

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Sur le même sujet:

> "Mais où est passée la dignité du travail ?"

> "Une loi travail pour le XXIe siècle"

> "Mutation du travail, vers un conflit de générations ?"

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Solène Manouvrier
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March 5, 2020

Travailler à la vie, travailler à la mort !

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Solène Manouvrier
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ANALYSE. Alors que la réforme des retraites continue d'agiter le débat public, que cache-t-elle de l'évolution du travail, de sa valeur, de sa reconnaissance, de ses inégalités ? Que raconte-t-elle de nos représentations collectives du vieillissement ? Prise de recul avec Laëtitia Vitaud et Mélissa Petit.

Que veut dire « réformer les retraites » au XXIème siècle ? Que signifie aménager la société pour « nos aînés » ? S'intéresser aux retraites et aux personnes âgées ne peut pas nous soustraire à l'observation du travail et de ses mutations. Parce que la question de l’utilité sociale des retraités questionne celle des travailleurs. Parce que l’isolement à la retraite démarre au travail. Parce que les inégalités de richesse entre retraités naissent d’abord entre travailleurs.

En quête d'utilité sociale - à la retraite comme au travail

Dans notre société organisée autour du travail, les personnes âgées sont le plus souvent considérées comme des charges. Mélissa Petit, sociologue spécialiste de la silver economy, souligne que 31% des plus de 65 ans sont bénévoles en association (chiffres France bénévolat 2019). Loin d’être une coïncidence, le bénévolat permet aux retraités qui ont travaillé toute leur vie de retrouver une identité sociale d'acteur agissant au sein de la société - et non plus d'inactif, de consommateur, voire d'aidé. C’est une forme de réponse à la question existentielle de son utilité sociale lorsque l'on ne travaille plus.

Mais derrière cette question de l'utilité sociale des inactifs, c'est celle des actifs qui est en jeu - dans un monde où la reconnaissance sociale est circonscrite au travail, et plus encore à la rémunération. Moins on gagne, moins on est considéré. Laëtitia Vitaud, auteure et conférencière spécialiste du travail, raconte : « J'ai été professeure pendant dix ans, sans grande reconnaissance sociale. Aujourd'hui, je fais la même chose en tant qu’entrepreneure et écrivaine. » Non seulement elle gagne plus mais son travail est davantage considéré.

Quand on ne « travaille » pas, la situation est pire encore, la paupérisation s'ajoutant au manque de considération. Le meilleur exemple, c'est certainement celui du travail domestique, ce travail invisible souvent réalisé par des femmes. Ce travail a tant de valeur qu'il n'a pas de prix. Mais en l'absence de rétribution monétaire, force est de constater qu’il est fortement précarisé. En ce sens, Laëtitia Vitaud plaide pour rendre le travail invisible non seulement visible mais également rémunéré.

Le travail, du labeur à l'ouvrage

C’est donc bien le regard que l'on porte sur les personnes non productives (au sens économique du terme), et donc la valeur associée au travail qui interroge. Le mot « travail » viendrait du latin tripalium, un instrument de torture constitué de trois (tri) pieux (pālūs) qui était utilisé par les Romains pour immobiliser les esclaves rebelles. Dans la Bible, le travail est la punition divine pour la faute originelle. Pour les hommes, c'est la sueur du front pour travailler la terre. Pour les femmes, c'est le travail des entrailles pour donner naissance. Si les langues latines conservent cette conception du travail comme labeur, en anglais, on lui préfère work, en référence à l’œuvre que l'on a réalisée. Ce n'est plus d'effort et de souffrance dont il est question mais d'accomplissement, d'ouvrage.

Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non.

Que garde-t-on aujourd'hui de ces différences conceptuelles autour du travail ? Bien conscients de la complexité de cette notion, les économistes préfèrent s’intéresser à l'emploi - plus facilement quantifiable et qualifiable. Mais justement, cette conception étroite du travail, réduite à la production économique, invisibilise de nombreuses facettes du travail. Quand une chemise est repassée au pressing ou par une employée de ménage, elle génère des points de PIB. Quand elle est repassée par une épouse dévouée, non. Le travail du quotidien et du domicile représente des millions d'emplois pour demain, mais aujourd'hui, il n’est pas comptabilisé.

Isolement du retraité contre solitude du travailleur

Outre le travail du quotidien, ce sont les métiers de l'accompagnement et du soin – les infirmier.e, auxiliaire de vie, aide-soignant.e etc. – qui sont parmi les moins valorisés, à la fois financièrement et socialement. Ces professions au service de l'autre, des malades et des plus âgés, ce sont les plus modestes qui les exercent, et bien souvent parmi eux, ce sont des femmes. Pourtant, ils répondent à des besoins de société majeurs. 

Côté pile : des personnes âgées qui peuvent être isolées, qui ne voient et ne parlent plus à personne, ou même qui souffrent d’une « crise du toucher ». Comme le rappelle Laëtitia Vitaud « Quand le toucher et le regard ne sont plus que médicaux, il y a forcément une souffrance, une atteinte à notre dignité. Dans ces conditions, aller chez le coiffeur, c’est le grand moment de la semaine » C'est ce que Delphine de Vigan raconte très bien dans son roman Les Gratitudes.

Côté face : l’ensemble de la société qui présente de plus en plus de signes d'anxiété, de dépression, de burn-out. La solitude ne se manifeste pas qu'au « troisième âge » mais tout au long de la vie. Car en réalité, nous avons tous besoin d’attentions : un enfant, on le touche et on le regarde ; on lui tient la main, on l'embrasse, on le caresse. 

Un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique 

Laëtitia Vitaud préconise donc de revaloriser ces métiers de l'accompagnement et du soin dont nos sociétés individualistes et vieillissantes manquent cruellement. Pour autant, un monde qui monétiserait chaque marque d'empathie et d'amour serait totalement dystopique : « Je te donne la main, c'est 5 euros » Bien qu'il faille revaloriser ces métiers, le tout marchand n'est pas la réponse.

Une piste consisterait à davantage valoriser et encourager l'entraide et le bénévolat et ce, pas uniquement à la retraite. Mais aujourd'hui, en France, on fait tout l'inverse. On n’aide pas à aider, contrairement au Québec par exemple, où le bénévolat est particulièrement facilité, notamment dans les maisons de retraite et en soins palliatifs. Pour encourager l’entraide, on pourrait instaurer une rémunération socle permettant de sécuriser financièrement les personnes souhaitant s’engager de façon bénévole. Surtout, il faudrait généraliser des modes de reconnaissance de notre utilité sociale qui ne soient pas financiers, sur des modèles de don et contre-don par exemple.

Enfin, il faudrait dissocier les mécanismes de solidarité du travail. Depuis la mise en place de la Sécurité Sociale après guerre, toutes les protections sociales (accident, vieillesse ou maladie) sont conditionnées par le fait d'avoir travaillé. Mélissa Petit appelle à construire des logiques de solidarité familiales, voire tribales, qui seraient finalement plus fortes et résilientes que celles attachées au travail. Car comme le complète Laëtitia Vitaud : « Le premier filet de sécurité sociale, c'est la densité et la solidité du réseau et des relations que l'on a autour de soi. »

A la retraite, les inégalités de richesse s'élèvent au carré

Lier la protection sociale au travail, c’est aussi prolonger - et amplifier - les inégalités de richesse à l’âge de la retraite. En effet, les écarts de salaire couplés aux différentiels de temps de travail entre un ouvrier et un cadre supérieur sont décuplés au moment du passage à la retraite. Laëtitia Vitaud souligne que si les cadres supérieurs travaillent 40h voire plus par semaine, de plus en plus de personnes (notamment des ouvriers et des femmes) travaillent à temps partiel et ont des carrières entrecoupées. 

On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée.

Ces inégalités de richesse masquent inexorablement des dynamiques de reproduction sociale. Quand on naît ouvrier, on a très peu de chances de devenir cadre. De la même façon, quand on hérite ou quand on sait que l'on va hériter, son rapport au travail n'est pas le même. On sait que l'on peut prendre plus de risques, que l'appartement légué par les parents constitue un coussin de sécurité non négligeable.

Pour rompre ces déterminismes, Laëtitia Vitaud préconise davantage de redistribution. Comme elle le rappelle, il y a 50 ans, avoir des taux d'imposition de plus de 50% n'était pas choquant. Aux Etats-Unis, il y avait même 90% d’impôts pour les tranches les plus riches. Avec le temps, l'impôt est devenu de plus en plus régressif dans les pays occidentaux. Son analyse est sans appel : « On a asséché les ressources et on fait croire qu'il n'y a plus d'argent pour les services publics... On vit dans une société moins redistributive, avec un nouveau consensus à la fiscalité allégée. »

Lois grand âge et start-ups de la silver economy : deux mirages solutionnistes

Les enjeux associés à la retraite sont bien plus larges et complexes que le régime qui l’encadre. Ils touchent au sens et à la valeur sociale du travail, aux besoins d'entraide et à l'éthique du soin, aux inégalités et à leurs mécanismes de reproduction... Surtout, ils ne concernent pas uniquement le « troisième âge » mais tous les âges. Pourtant, comme le souligne Mélissa Petit, les politiques publiques font tout l'inverse. Des lois « grand âge » aux lois sur la « perte d'autonomie », on n'arrive pas à considérer nos parcours de vie dans leur ensemble. On est sur du curatif plutôt que sur du préventif. Les réponses apportées par la silver economy ne sont pas davantage satisfaisantes. Les start-ups qui investissent ce créneau – relativement peu nombreuses par rapport au poids des personnes âgées dans la population – souffrent d'au moins deux biais.

Un biais technologique. Pour lever des fonds, aujourd'hui, il faut soit de l'intelligence artificielle soit de la robotique. Pourtant, la technologie n'est pas une fin en soi et le besoin qu'expriment les personnes âgées, c'est d'être touchées, regardées, accompagnées, aidées... par un humain et non pas par une machine ! Là où les technologies numériques présentent des atouts - pour l'accès à l'information et le partage de connaissances, pour la coordination des personnes et des actions - il est peu financé et exploité.

Un biais solutionniste. Les besoins, attentes et situations de vie des « seniors » sont homogénéisés et simplifiés pour satisfaire à la mise au point de solutions uniques et relativement prévisibles : bien souvent des applications, des algorithmes ou des travailleurs à la demande. Ces solutions sont, par construction, court-termistes. Elles nient la complexité des besoins et n'interrogent pas leurs mécanismes de production et de reproduction. Elles ne parviennent pas à saisir les transformations sociales, relationnelles et démographiques à l’œuvre. Laëtitia Vitaud cite ainsi l'exemple de ces prospectivistes qui, dans les années 60, imaginent le bureau du futur avec un fax et un équivalent de smartphone... Mais pas de femmes cadres ! Dans ce bureau du futur, les femmes sont uniquement des secrétaires. Les futurologues n'avaient pas anticipé l'arrivée des femmes dans le monde du travail.

Apprendre à vieillir, c'est apprendre à vivre

Quelles réponses, alors, apporter à ces mutations profondes ? Nous avons tous des représentations des seniors, héritées ou transmises par les médias, les entreprises, les start-ups... Ces perceptions sont structurantes dans nos façons de vivre en société. Aujourd'hui par exemple, on voue un culte à la jeunesse, alors même que la société vieillit ! Actuellement, il y a déjà plus de plus de 60 ans que de moins de 20 ans (27% vs. 24% ; chiffres insee 2020). En 2030, les plus de 60 ans représenteront près de 30% de la population totale (projections insee). Au Japon, c'est déjà 35% ! A ce rythme, le jeunisme deviendra vite intenable. Et cela ne sera pas sans répercussions sur le monde du travail. 

Si l'on vit plus longtemps, les parcours professionnels ne pourront plus être aussi linéaires et uniformes qu'avant. Pour Mélissa Petit, « On ne peut pas travailler 50 ans de la même façon. Nos envies, nos compétences et nos capacités évoluent à mesure que l'on vieillit ». Avec ces évolutions démographiques, c'est le schéma classique de la vie en trois temps (formation / travail / retraite) qui est en passe d'éclater. Les temps de pause, les reconversions, le cumul de différentes activités sont amenés à devenir de plus en plus fréquents. Laëtitia Vitaud remarque que l' « on ne pourra plus être considéré comme « senior » en entreprise à l'âge de 45 ans alors que c'est l'âge médian ! L'âge et l'expérience seront décorrélés : un sénior de 30 ans avec 8 ans d'expérience pourra « coacher » un junior de 50 ans qui sera, lui, dans sa deuxième carrière avec uniquement quelques mois d'expérience. »… un peu à l'image du film Le Stagiaire, où Robert de Niro a une patronne de 40 ans de moins que lui. Mais ces transformations seront certainement lentes tant l'inertie du système est forte. A titre d'exemple, aujourd'hui, le taux d'emploi des 50-64 ans n'est que de 62,6% (chiffres insee 2019). Alors même que l'on envisage de porter l'âge du départ à la retraite à 64 ans, ces évolutions du travail et de ses représentations n'en sont que plus urgentes et critiques. 

Nous devons apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour

Un premier pas vers un changement des regards portés sur nos aînés pourrait être, comme le propose Mélissa Petit, d'instaurer une éducation civique pratique pour faire se rencontrer des personnes âgées, des enfants, des associations... La sociologue invite à décloisonner les âges et à considérer le vieillissement comme une expérience de la vie :  « Chaque jour, à chaque instant, tout le monde vieillit et apprend. Nous avons donc besoin de démystifier le vieillissement pour apprendre à devenir un vieux un peu mieux chaque jour ».

A la clé, une autre façon de considérer les personnes âgées. Non pas comme des êtres inactifs et passifs mais comme des acteurs agissant, avec leur volonté propre. « Oui, on peut commencer à faire du sport à 65 ans et prendre de la masse musculaire ! » Vieillir n'est pas forcément synonyme de décroissance. C'est de l'adaptation. C'est une manière de voir l'âge et le temps qui passe. Vieillir, c'est juste vivre.

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Cet article a été rédigé suite à la conférence “Dépasser la réforme des retraites : travailler à la vie, travailler à la mort ?” organisé par le MAIF Start-Up Club avec Ouishare le 24 janvier 2020.

Intervenaient Laëtitia Vitaud (auteure et conférencière) et Mélissa Petit (sociologue). A la modération, Taoufik Vallipuram (Ouishare).

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by 
Solène Manouvrier
Magazine
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