Magazine
September 30, 2019

“Le numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, c'est une forme violente d’exploitation” Entretien avec Eric Guichard

On parle beaucoup de l’avènement d’une société numérique... Sans jamais définir ce terme. Au fond, que change le numérique à notre société ?

Eric Guichard : Fondamentalement, le numérique, c’est de l’écriture, et par extension une nouvelle façon de penser, puisque l’écriture est notre première technique intellectuelle. Avec le numérique, le système de signes de l’écriture évolue : l’alphabet de 26 lettres est remplacé par un codage binaire. Les outils aussi : ce sont les ordinateurs, les logiciels… et non plus les plumes, le papier ou les machines à écrire comme auparavant. Certains ingénieurs futuristes disent que l’écrit laissera bientôt place au vocal. Mais derrière la reconnaissance vocale, il y aura toujours du code, des logiciels… encore de l’écrit !

Si le numérique fonde un nouveau système d’écriture, est-il accessible à tous ? Qui écrit ? Qui lit ?

E. G. :  Il y a toujours eu des exclus du numérique. Il y a dix ans, on parlait de “fracture numérique” pour distinguer ceux qui possédaient une connexion internet de ceux qui n’en avaient pas. Aujourd’hui, on se réfère davantage à ceux qui n’ont pas les compétences pour se servir des outils et services numériques.  A mon sens, l’enjeu de l’inclusion numérique, c’est de maîtriser la culture de l’écrit numérique. Pas de cocher la case de tel équipement ou de tel usage. Or, pouvoir profiter de l’écriture, du temps de l’imprimé comme du numérique, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est pour cela que je parle plutôt d’illettrisme numérique, ou d’absence de littératie numérique.

 

Prenons l’exemple des données de cartographie ouverte téléchargeables sur opendata.gouv.fr. Des fichiers aussi volumineux, très peu de logiciels savent les lire. Word ne peut pas le faire, Excel non plus… Il faut un logiciel spécialisé que seul 1% de la population sait manipuler ! En ce sens, la littératie numérique est bien un capital au sens bourdieusien. On pourrait classer la population en trois classes :

- Les ingénieurs, développeurs, hackeurs, informaticiens…qui travaillent dans le monde du numérique ou qui sont des amateurs curieux ou exigeants. Elles et eux savent à la fois écrire et lire avec le numérique;

- Certains chercheurs et scientifiques, qui ont progressivement développé un savoir-écrire et un savoir-lire numériques ;

- Le reste de la population (plus de 95% des gens) qui ne sait ni lire ni écrire et ne possède pas de capital numérique.

95% des gens ne savent ni lire ni écrire : ils ne possèdent pas de capital numérique.

L’exploration Capital numérique, du Lab Ouishare x Chronos, conclut  également à une inégale répartition des opportunités liées au numérique, bien  que l’on ne puisse pas parler de fracture numérique en termes d’usages.

Finalement, ceux qui maîtrisent le numérique sont ceux qui le façonnent… Faut-il y voir une volonté délibérée de maintenir les utilisateurs en mode “lecture seule” ?

E. G. : Le numérique comme système d’écriture est façonné et verrouillé par quelques grandes multinationales. Ce sont elles qui génèrent et entretiennent cet illettrisme numérique généralisé. Par exemple, dès que l’on invente un standard d’écriture, Microsoft rajoute un élément de codage complexe pour en empêcher la lecture par les autres. Ils changent aussi régulièrement de format de fichier.

 

A chaque fois que l’écriture change, ce sont également les outils qui permettent de la lire qui changent et nos habitudes collectives avec. Cela me rappelle un dictionnaire qui avait été édité en Allemagne. Les caractères étaient si petits que les volumes étaient fournis avec une loupe pour les lire. Aujourd’hui, les loupes ce sont majoritairement des logiciels édités par quelques multinationales. Et ces logiciels, indispensables pour lire l’écrit numérique, elles nous les louent désormais. Si nous arrêtons cette location, nous perdons l’accès à nos images et à nos textes. Heureusement, il y a d’autres outils gratuits pour lire, écrire, communiquer. Mais ils sont peu connus.

Finalement, mêmes les usages numériques sont monopolisés par une poignée de multinationales. Utiliser Google comme moteur de recherche, Gmail comme messagerie, Facebook comme réseau social, cela devient une véritable norme sociale. Il devient très difficile de résister en choisissant des alternatives. Les grands acteurs du numérique sont solidement installés dans tous nos usages numériques du quotidien.

Capital numérique décèle également des usages numériques récurrents et uniformisés. Par exemple, Youtube apparaît partout comme un moteur à tout faire : recherches, apprentissages, divertissement...

Signes et code, outils, usages… Toutes les dimensions du système d’écriture numérique semblent monopolisées par quelques multinationales. Comment l’expliquer ?

E. G. : Le secteur du numérique est aujourd’hui très industrialisé, très capitaliste. Il réplique (et renforce parfois) toutes les caractéristiques traditionnelles de ce mode d’organisation économique : maximisation des profits, tendance monopolistique, recherche effrénée de clients, main d’œuvre atomisée et non qualifiée. Dans ce système, les entreprises doivent garder la main-mise sur les systèmes d’exploitation, les formats de fichier, les modes de communication... pour rester propriétaires de l’écriture numérique et éliminer toute forme de concurrence.

Vous dites que quelques multinationales monopolisent et accumulent le capital numérique. Marx dirait-il que le capitalisme expérimente une nouvelle forme de domination par le numérique ?

E. G. : Le numérique d’aujourd’hui n’est pas le même qu’à ses débuts. Il y a 10 ans, on pouvait encore se l’approprier, développer des savoir-faire.  Et les grandes firmes du numérique cherchaient moins à formater nos pratiques et à nous vendre. Mais aujourd’hui, on subit violemment cette transformation numérique… En ce sens, elle constitue une nouvelle forme de domination.

 

D’un côté, on sent bien que cette transformation numérique nous est imposée à marche forcée, sans que cela réponde à nos besoins ou désirs. Par exemple, les chatbots. Quand j’ai besoin d’aide sur un site, je veux parler à un humain… pas à une supposée intelligence artificielle qui me harcèle à l’écran ! D’autant que dans 50% des cas, elle ne comprend pas ce que je lui demande. De l’autre, on devient esclaves, malgré nous, de cette transformation numérique : en produisant des savoirs, en répondant aux captcha… Aujourd’hui, on compte entre 40 et 400 millions de personnes qui travaillent à la place des intelligences artificielles.

Ce numérique industriel va vite et sans délicatesse, et il lamine toutes les formes d’appropriation alternatives. Plus qu’une ressource, il constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

La transformation numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, elle constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

Si le numérique est imposé à marche forcée et constitue une nouvelle forme d’exploitation…on a pourtant l’impression qu’il est accueilli positivement par une majorité de la population. Pourquoi ne nous révoltons pas ?

E. G. : On vit dans un monde où le numérique est associé à un ensemble de mythes. Plus rapide, plus simple, plus fiable… Et on adhère à la plupart de ces rêves mensongers. Le smartphone par exemple. On le voit comme l’outil indispensable, utile en toute occasion…. En réalité, je pense que les smartphones ça fonctionne très mal. Utiliser d’autres logiciels que ceux qui s’affichent par défaut à l’écran, c’est très long ; changer les paramètres, très compliqué... Cela fonctionne tant que l’on reste dans le cadre qui nous est imposé… et ce cadre est très restreint. Il y a énormément de petits bugs qui énervent les gens mais on n’ose pas le dire. On est pieds et poings liés par l’outil et l’effet de mode qui l’accompagne.

Les multinationales alimentent ces mythes autour du numérique qui font tourner leur ingénierie commerciale. Si je vends un marteau et que je conquiers le marché, il faut que demain, je vous explique que vous avez besoin de la paire de tenailles que je fabrique. Moins les gens comprennent cela, plus le terrain est facile pour ces multinationales.

Si les citoyens forment une proie facile pour ces entreprises, pourquoi les chercheurs, les experts, les décideurs ne réagissent-ils pas davantage ?

E. G. : La plupart des personnes ne voient pas l’industrie du numérique comme une nouvelle industrie de l’écriture, et donc comme un nouvel instrument de domination… car que l’on soit historien, philosophe ou sociologue, en Europe, on n’aime pas la technicité. Cela nous vient de notre héritage philosophique spiritualiste, incarné par des penseurs comme Hegel, Heiddegger, Husserl... Selon eux, l’intellectuel est dissocié du matériel, de la technique. La pensée est une affaire solitaire, hautement intellectuelle et n’a rien à voir avec les objets.

Ceux qui pensent l’inverse, à savoir que la pensée a besoin d’instruments extérieurs pour se construire, ont toujours été minoritaires. Pourtant, il a toujours fallu un stylo, un dictionnaire, des livres, et aujourd'hui un ordinateur, pour articuler une pensée. Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques. Aujourd’hui, on s’inquiète de l’intelligence artificielle, qui pourrait penser de façon autonome. Mais on n’évalue pas la façon dont notre propre pensée évolue, du fait de la série de calculs et d’automatismes dont nous faisons usages depuis 40 ans. Cela n’est pas audible pour nos élites.

Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques.

S’il est conceptuellement difficile d’associer le numérique à un nouveau mode d’écriture et donc de pensée, quelle marge de manœuvre cela laisse-t-il à l’Etat pour démocratiser la culture de l’écrit numérique ? Est-il totalement impuissant ?

E. G. : L’action de l’Etat dans le domaine de la littératie numérique rencontre trois limites : un diagnostic mal posé, un manque de moyens et une acculturation croissante au privé.

Une grande partie de l’action publique en lien avec le numérique part du constat de la “fracture numérique”. Ce terme renvoie tantôt à l’absence de connexion à internet (d’où des plans axés sur les infrastructures numériques : plans “fibre”, 4G, 5G…) tantôt au manque de compétences numériques (d’où des plans pour des lieux de formation à l’utilisation d’outils et services numériques : cyberbases, Espaces publics numériques...). Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit. Si l’Etat actait cela, sachant qu’il faut environ 50 ans pour diffuser et assimiler un mode d’écriture, il investirait massivement et à long terme dans l’enseignement.  Et encore, 50 ans, c’est quand le système d’écriture est stable…

Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit.

L’Etat pose mal les enjeux de départ… et apporte des réponses mobilisant trop peu de moyens. Quand il finance des espaces de formation numérique, ce sont bien souvent des novices ou des personnes en insertion qui sont en charge de l’animer. L’Etat s’en sort bien, il fait du social des deux côtés. Mais cela ne suffit pas car les encadrants ne sont pas formés.

Enfin, l’Etat se repose de plus en plus sur des organisations privées pour transmettre la culture numérique. Ce n’est pas étonnant : on est aujourd’hui au cœur de l’idéologie de la start-up. Un exemple frappant à ce sujet : l’Etat a sous-traité le traitement des réponses du Grand débat à une entreprise privée. Les laboratoires de recherche publics ont été sollicités uniquement pour vérifier, a posteriori, que leur traitement n’était pas trop faux...

Capital numérique révèle aussi la prégnance du concept de  “fracture numérique” dans les politiques publiques de démocratisation du numérique. Elle pointe également une forte demande de formation au numérique de la part des citoyens. Cette demande ne trouve cependant pas de terrain de  rencontre avec l’offre institutionnelle existante.

Si cela ne vient pas de l'État, comment les citoyens peuvent-ils se réapproprier l’écriture numérique ?

 E. G. : Je vois des personnes qui montent leur propre site web plutôt que de faire appel à des prestataires privés. Je vois des gens qui utilisent des moteurs de recherche alternatifs, qui ne nous pistent pas. Je vois des jeunes qui utilisent des systèmes d’écriture libres comme markdown ou LaTeX.

Tout l’enjeu consiste à rendre désirable la culture de l’écrit numérique, en partant des usages existants et en montrant l’exemple. Beaucoup de personnes ne voudront pas changer leurs habitudes tout de suite. Quand Jules Ferry décide de rendre l’école obligatoire en 1881, cela ne marche pas immédiatement pour tout le monde. Mais si l’on convertit 10% de la population, ces 10% auront beaucoup plus de pouvoir de diffusion par leur propre réseau que par le biais des institutions.

Capital numérique révèle également l’importance de partir des usages numériques existants pour susciter l’intérêt et donner davantage de pouvoir d’agir aux personnes.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. C’est notre affaire, l’écriture ! Elle nous appartient, ne nous la faisons pas voler. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

_____________

Agrégé de mathématiques, Eric Guichard est responsable de  l’équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l'École normale supérieure de  la rue d'Ulm, où il a enseigné l'informatique des sciences humaines et sociales. Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, il est actuellement maître de conférences HdR à l'École  nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib), membre du laboratoire Triangle et de l’IXXI (systèmes complexes, Lyon).

Ouishare a volontairement choisi de conserver le ton oral de l'entretien lors de sa retranscription.

“Le numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, c'est une forme violente d’exploitation” Entretien avec Eric Guichard

by 
Solène Manouvrier
Magazine
September 24, 2019
Share on

Avec le numérique, on écrit différemment, on lit différemment… Pourtant, la majorité de la population n’a pas la culture numérique nécessaire pour maîtriser ce nouveau système d’écriture. Seuls quelques experts et les grands acteurs du numérique connaissent et contrôlent ces nouvelles techniques, et donc cette nouvelle façon de penser. Quelle place, et quelles libertés, pour les citoyens dans cette nouvelle forme de domination ?

On parle beaucoup de l’avènement d’une société numérique... Sans jamais définir ce terme. Au fond, que change le numérique à notre société ?

Eric Guichard : Fondamentalement, le numérique, c’est de l’écriture, et par extension une nouvelle façon de penser, puisque l’écriture est notre première technique intellectuelle. Avec le numérique, le système de signes de l’écriture évolue : l’alphabet de 26 lettres est remplacé par un codage binaire. Les outils aussi : ce sont les ordinateurs, les logiciels… et non plus les plumes, le papier ou les machines à écrire comme auparavant. Certains ingénieurs futuristes disent que l’écrit laissera bientôt place au vocal. Mais derrière la reconnaissance vocale, il y aura toujours du code, des logiciels… encore de l’écrit !

Si le numérique fonde un nouveau système d’écriture, est-il accessible à tous ? Qui écrit ? Qui lit ?

E. G. :  Il y a toujours eu des exclus du numérique. Il y a dix ans, on parlait de “fracture numérique” pour distinguer ceux qui possédaient une connexion internet de ceux qui n’en avaient pas. Aujourd’hui, on se réfère davantage à ceux qui n’ont pas les compétences pour se servir des outils et services numériques.  A mon sens, l’enjeu de l’inclusion numérique, c’est de maîtriser la culture de l’écrit numérique. Pas de cocher la case de tel équipement ou de tel usage. Or, pouvoir profiter de l’écriture, du temps de l’imprimé comme du numérique, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est pour cela que je parle plutôt d’illettrisme numérique, ou d’absence de littératie numérique.

 

Prenons l’exemple des données de cartographie ouverte téléchargeables sur opendata.gouv.fr. Des fichiers aussi volumineux, très peu de logiciels savent les lire. Word ne peut pas le faire, Excel non plus… Il faut un logiciel spécialisé que seul 1% de la population sait manipuler ! En ce sens, la littératie numérique est bien un capital au sens bourdieusien. On pourrait classer la population en trois classes :

- Les ingénieurs, développeurs, hackeurs, informaticiens…qui travaillent dans le monde du numérique ou qui sont des amateurs curieux ou exigeants. Elles et eux savent à la fois écrire et lire avec le numérique;

- Certains chercheurs et scientifiques, qui ont progressivement développé un savoir-écrire et un savoir-lire numériques ;

- Le reste de la population (plus de 95% des gens) qui ne sait ni lire ni écrire et ne possède pas de capital numérique.

95% des gens ne savent ni lire ni écrire : ils ne possèdent pas de capital numérique.

L’exploration Capital numérique, du Lab Ouishare x Chronos, conclut  également à une inégale répartition des opportunités liées au numérique, bien  que l’on ne puisse pas parler de fracture numérique en termes d’usages.

Finalement, ceux qui maîtrisent le numérique sont ceux qui le façonnent… Faut-il y voir une volonté délibérée de maintenir les utilisateurs en mode “lecture seule” ?

E. G. : Le numérique comme système d’écriture est façonné et verrouillé par quelques grandes multinationales. Ce sont elles qui génèrent et entretiennent cet illettrisme numérique généralisé. Par exemple, dès que l’on invente un standard d’écriture, Microsoft rajoute un élément de codage complexe pour en empêcher la lecture par les autres. Ils changent aussi régulièrement de format de fichier.

 

A chaque fois que l’écriture change, ce sont également les outils qui permettent de la lire qui changent et nos habitudes collectives avec. Cela me rappelle un dictionnaire qui avait été édité en Allemagne. Les caractères étaient si petits que les volumes étaient fournis avec une loupe pour les lire. Aujourd’hui, les loupes ce sont majoritairement des logiciels édités par quelques multinationales. Et ces logiciels, indispensables pour lire l’écrit numérique, elles nous les louent désormais. Si nous arrêtons cette location, nous perdons l’accès à nos images et à nos textes. Heureusement, il y a d’autres outils gratuits pour lire, écrire, communiquer. Mais ils sont peu connus.

Finalement, mêmes les usages numériques sont monopolisés par une poignée de multinationales. Utiliser Google comme moteur de recherche, Gmail comme messagerie, Facebook comme réseau social, cela devient une véritable norme sociale. Il devient très difficile de résister en choisissant des alternatives. Les grands acteurs du numérique sont solidement installés dans tous nos usages numériques du quotidien.

Capital numérique décèle également des usages numériques récurrents et uniformisés. Par exemple, Youtube apparaît partout comme un moteur à tout faire : recherches, apprentissages, divertissement...

Signes et code, outils, usages… Toutes les dimensions du système d’écriture numérique semblent monopolisées par quelques multinationales. Comment l’expliquer ?

E. G. : Le secteur du numérique est aujourd’hui très industrialisé, très capitaliste. Il réplique (et renforce parfois) toutes les caractéristiques traditionnelles de ce mode d’organisation économique : maximisation des profits, tendance monopolistique, recherche effrénée de clients, main d’œuvre atomisée et non qualifiée. Dans ce système, les entreprises doivent garder la main-mise sur les systèmes d’exploitation, les formats de fichier, les modes de communication... pour rester propriétaires de l’écriture numérique et éliminer toute forme de concurrence.

Vous dites que quelques multinationales monopolisent et accumulent le capital numérique. Marx dirait-il que le capitalisme expérimente une nouvelle forme de domination par le numérique ?

E. G. : Le numérique d’aujourd’hui n’est pas le même qu’à ses débuts. Il y a 10 ans, on pouvait encore se l’approprier, développer des savoir-faire.  Et les grandes firmes du numérique cherchaient moins à formater nos pratiques et à nous vendre. Mais aujourd’hui, on subit violemment cette transformation numérique… En ce sens, elle constitue une nouvelle forme de domination.

 

D’un côté, on sent bien que cette transformation numérique nous est imposée à marche forcée, sans que cela réponde à nos besoins ou désirs. Par exemple, les chatbots. Quand j’ai besoin d’aide sur un site, je veux parler à un humain… pas à une supposée intelligence artificielle qui me harcèle à l’écran ! D’autant que dans 50% des cas, elle ne comprend pas ce que je lui demande. De l’autre, on devient esclaves, malgré nous, de cette transformation numérique : en produisant des savoirs, en répondant aux captcha… Aujourd’hui, on compte entre 40 et 400 millions de personnes qui travaillent à la place des intelligences artificielles.

Ce numérique industriel va vite et sans délicatesse, et il lamine toutes les formes d’appropriation alternatives. Plus qu’une ressource, il constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

La transformation numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, elle constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

Si le numérique est imposé à marche forcée et constitue une nouvelle forme d’exploitation…on a pourtant l’impression qu’il est accueilli positivement par une majorité de la population. Pourquoi ne nous révoltons pas ?

E. G. : On vit dans un monde où le numérique est associé à un ensemble de mythes. Plus rapide, plus simple, plus fiable… Et on adhère à la plupart de ces rêves mensongers. Le smartphone par exemple. On le voit comme l’outil indispensable, utile en toute occasion…. En réalité, je pense que les smartphones ça fonctionne très mal. Utiliser d’autres logiciels que ceux qui s’affichent par défaut à l’écran, c’est très long ; changer les paramètres, très compliqué... Cela fonctionne tant que l’on reste dans le cadre qui nous est imposé… et ce cadre est très restreint. Il y a énormément de petits bugs qui énervent les gens mais on n’ose pas le dire. On est pieds et poings liés par l’outil et l’effet de mode qui l’accompagne.

Les multinationales alimentent ces mythes autour du numérique qui font tourner leur ingénierie commerciale. Si je vends un marteau et que je conquiers le marché, il faut que demain, je vous explique que vous avez besoin de la paire de tenailles que je fabrique. Moins les gens comprennent cela, plus le terrain est facile pour ces multinationales.

Si les citoyens forment une proie facile pour ces entreprises, pourquoi les chercheurs, les experts, les décideurs ne réagissent-ils pas davantage ?

E. G. : La plupart des personnes ne voient pas l’industrie du numérique comme une nouvelle industrie de l’écriture, et donc comme un nouvel instrument de domination… car que l’on soit historien, philosophe ou sociologue, en Europe, on n’aime pas la technicité. Cela nous vient de notre héritage philosophique spiritualiste, incarné par des penseurs comme Hegel, Heiddegger, Husserl... Selon eux, l’intellectuel est dissocié du matériel, de la technique. La pensée est une affaire solitaire, hautement intellectuelle et n’a rien à voir avec les objets.

Ceux qui pensent l’inverse, à savoir que la pensée a besoin d’instruments extérieurs pour se construire, ont toujours été minoritaires. Pourtant, il a toujours fallu un stylo, un dictionnaire, des livres, et aujourd'hui un ordinateur, pour articuler une pensée. Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques. Aujourd’hui, on s’inquiète de l’intelligence artificielle, qui pourrait penser de façon autonome. Mais on n’évalue pas la façon dont notre propre pensée évolue, du fait de la série de calculs et d’automatismes dont nous faisons usages depuis 40 ans. Cela n’est pas audible pour nos élites.

Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques.

S’il est conceptuellement difficile d’associer le numérique à un nouveau mode d’écriture et donc de pensée, quelle marge de manœuvre cela laisse-t-il à l’Etat pour démocratiser la culture de l’écrit numérique ? Est-il totalement impuissant ?

E. G. : L’action de l’Etat dans le domaine de la littératie numérique rencontre trois limites : un diagnostic mal posé, un manque de moyens et une acculturation croissante au privé.

Une grande partie de l’action publique en lien avec le numérique part du constat de la “fracture numérique”. Ce terme renvoie tantôt à l’absence de connexion à internet (d’où des plans axés sur les infrastructures numériques : plans “fibre”, 4G, 5G…) tantôt au manque de compétences numériques (d’où des plans pour des lieux de formation à l’utilisation d’outils et services numériques : cyberbases, Espaces publics numériques...). Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit. Si l’Etat actait cela, sachant qu’il faut environ 50 ans pour diffuser et assimiler un mode d’écriture, il investirait massivement et à long terme dans l’enseignement.  Et encore, 50 ans, c’est quand le système d’écriture est stable…

Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit.

L’Etat pose mal les enjeux de départ… et apporte des réponses mobilisant trop peu de moyens. Quand il finance des espaces de formation numérique, ce sont bien souvent des novices ou des personnes en insertion qui sont en charge de l’animer. L’Etat s’en sort bien, il fait du social des deux côtés. Mais cela ne suffit pas car les encadrants ne sont pas formés.

Enfin, l’Etat se repose de plus en plus sur des organisations privées pour transmettre la culture numérique. Ce n’est pas étonnant : on est aujourd’hui au cœur de l’idéologie de la start-up. Un exemple frappant à ce sujet : l’Etat a sous-traité le traitement des réponses du Grand débat à une entreprise privée. Les laboratoires de recherche publics ont été sollicités uniquement pour vérifier, a posteriori, que leur traitement n’était pas trop faux...

Capital numérique révèle aussi la prégnance du concept de  “fracture numérique” dans les politiques publiques de démocratisation du numérique. Elle pointe également une forte demande de formation au numérique de la part des citoyens. Cette demande ne trouve cependant pas de terrain de  rencontre avec l’offre institutionnelle existante.

Si cela ne vient pas de l'État, comment les citoyens peuvent-ils se réapproprier l’écriture numérique ?

 E. G. : Je vois des personnes qui montent leur propre site web plutôt que de faire appel à des prestataires privés. Je vois des gens qui utilisent des moteurs de recherche alternatifs, qui ne nous pistent pas. Je vois des jeunes qui utilisent des systèmes d’écriture libres comme markdown ou LaTeX.

Tout l’enjeu consiste à rendre désirable la culture de l’écrit numérique, en partant des usages existants et en montrant l’exemple. Beaucoup de personnes ne voudront pas changer leurs habitudes tout de suite. Quand Jules Ferry décide de rendre l’école obligatoire en 1881, cela ne marche pas immédiatement pour tout le monde. Mais si l’on convertit 10% de la population, ces 10% auront beaucoup plus de pouvoir de diffusion par leur propre réseau que par le biais des institutions.

Capital numérique révèle également l’importance de partir des usages numériques existants pour susciter l’intérêt et donner davantage de pouvoir d’agir aux personnes.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. C’est notre affaire, l’écriture ! Elle nous appartient, ne nous la faisons pas voler. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

_____________

Agrégé de mathématiques, Eric Guichard est responsable de  l’équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l'École normale supérieure de  la rue d'Ulm, où il a enseigné l'informatique des sciences humaines et sociales. Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, il est actuellement maître de conférences HdR à l'École  nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib), membre du laboratoire Triangle et de l’IXXI (systèmes complexes, Lyon).

Ouishare a volontairement choisi de conserver le ton oral de l'entretien lors de sa retranscription.

by 
Solène Manouvrier
Magazine
September 24, 2019

“Le numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, c'est une forme violente d’exploitation” Entretien avec Eric Guichard

by
Solène Manouvrier
Magazine
Share on

Avec le numérique, on écrit différemment, on lit différemment… Pourtant, la majorité de la population n’a pas la culture numérique nécessaire pour maîtriser ce nouveau système d’écriture. Seuls quelques experts et les grands acteurs du numérique connaissent et contrôlent ces nouvelles techniques, et donc cette nouvelle façon de penser. Quelle place, et quelles libertés, pour les citoyens dans cette nouvelle forme de domination ?

On parle beaucoup de l’avènement d’une société numérique... Sans jamais définir ce terme. Au fond, que change le numérique à notre société ?

Eric Guichard : Fondamentalement, le numérique, c’est de l’écriture, et par extension une nouvelle façon de penser, puisque l’écriture est notre première technique intellectuelle. Avec le numérique, le système de signes de l’écriture évolue : l’alphabet de 26 lettres est remplacé par un codage binaire. Les outils aussi : ce sont les ordinateurs, les logiciels… et non plus les plumes, le papier ou les machines à écrire comme auparavant. Certains ingénieurs futuristes disent que l’écrit laissera bientôt place au vocal. Mais derrière la reconnaissance vocale, il y aura toujours du code, des logiciels… encore de l’écrit !

Si le numérique fonde un nouveau système d’écriture, est-il accessible à tous ? Qui écrit ? Qui lit ?

E. G. :  Il y a toujours eu des exclus du numérique. Il y a dix ans, on parlait de “fracture numérique” pour distinguer ceux qui possédaient une connexion internet de ceux qui n’en avaient pas. Aujourd’hui, on se réfère davantage à ceux qui n’ont pas les compétences pour se servir des outils et services numériques.  A mon sens, l’enjeu de l’inclusion numérique, c’est de maîtriser la culture de l’écrit numérique. Pas de cocher la case de tel équipement ou de tel usage. Or, pouvoir profiter de l’écriture, du temps de l’imprimé comme du numérique, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est pour cela que je parle plutôt d’illettrisme numérique, ou d’absence de littératie numérique.

 

Prenons l’exemple des données de cartographie ouverte téléchargeables sur opendata.gouv.fr. Des fichiers aussi volumineux, très peu de logiciels savent les lire. Word ne peut pas le faire, Excel non plus… Il faut un logiciel spécialisé que seul 1% de la population sait manipuler ! En ce sens, la littératie numérique est bien un capital au sens bourdieusien. On pourrait classer la population en trois classes :

- Les ingénieurs, développeurs, hackeurs, informaticiens…qui travaillent dans le monde du numérique ou qui sont des amateurs curieux ou exigeants. Elles et eux savent à la fois écrire et lire avec le numérique;

- Certains chercheurs et scientifiques, qui ont progressivement développé un savoir-écrire et un savoir-lire numériques ;

- Le reste de la population (plus de 95% des gens) qui ne sait ni lire ni écrire et ne possède pas de capital numérique.

95% des gens ne savent ni lire ni écrire : ils ne possèdent pas de capital numérique.

L’exploration Capital numérique, du Lab Ouishare x Chronos, conclut  également à une inégale répartition des opportunités liées au numérique, bien  que l’on ne puisse pas parler de fracture numérique en termes d’usages.

Finalement, ceux qui maîtrisent le numérique sont ceux qui le façonnent… Faut-il y voir une volonté délibérée de maintenir les utilisateurs en mode “lecture seule” ?

E. G. : Le numérique comme système d’écriture est façonné et verrouillé par quelques grandes multinationales. Ce sont elles qui génèrent et entretiennent cet illettrisme numérique généralisé. Par exemple, dès que l’on invente un standard d’écriture, Microsoft rajoute un élément de codage complexe pour en empêcher la lecture par les autres. Ils changent aussi régulièrement de format de fichier.

 

A chaque fois que l’écriture change, ce sont également les outils qui permettent de la lire qui changent et nos habitudes collectives avec. Cela me rappelle un dictionnaire qui avait été édité en Allemagne. Les caractères étaient si petits que les volumes étaient fournis avec une loupe pour les lire. Aujourd’hui, les loupes ce sont majoritairement des logiciels édités par quelques multinationales. Et ces logiciels, indispensables pour lire l’écrit numérique, elles nous les louent désormais. Si nous arrêtons cette location, nous perdons l’accès à nos images et à nos textes. Heureusement, il y a d’autres outils gratuits pour lire, écrire, communiquer. Mais ils sont peu connus.

Finalement, mêmes les usages numériques sont monopolisés par une poignée de multinationales. Utiliser Google comme moteur de recherche, Gmail comme messagerie, Facebook comme réseau social, cela devient une véritable norme sociale. Il devient très difficile de résister en choisissant des alternatives. Les grands acteurs du numérique sont solidement installés dans tous nos usages numériques du quotidien.

Capital numérique décèle également des usages numériques récurrents et uniformisés. Par exemple, Youtube apparaît partout comme un moteur à tout faire : recherches, apprentissages, divertissement...

Signes et code, outils, usages… Toutes les dimensions du système d’écriture numérique semblent monopolisées par quelques multinationales. Comment l’expliquer ?

E. G. : Le secteur du numérique est aujourd’hui très industrialisé, très capitaliste. Il réplique (et renforce parfois) toutes les caractéristiques traditionnelles de ce mode d’organisation économique : maximisation des profits, tendance monopolistique, recherche effrénée de clients, main d’œuvre atomisée et non qualifiée. Dans ce système, les entreprises doivent garder la main-mise sur les systèmes d’exploitation, les formats de fichier, les modes de communication... pour rester propriétaires de l’écriture numérique et éliminer toute forme de concurrence.

Vous dites que quelques multinationales monopolisent et accumulent le capital numérique. Marx dirait-il que le capitalisme expérimente une nouvelle forme de domination par le numérique ?

E. G. : Le numérique d’aujourd’hui n’est pas le même qu’à ses débuts. Il y a 10 ans, on pouvait encore se l’approprier, développer des savoir-faire.  Et les grandes firmes du numérique cherchaient moins à formater nos pratiques et à nous vendre. Mais aujourd’hui, on subit violemment cette transformation numérique… En ce sens, elle constitue une nouvelle forme de domination.

 

D’un côté, on sent bien que cette transformation numérique nous est imposée à marche forcée, sans que cela réponde à nos besoins ou désirs. Par exemple, les chatbots. Quand j’ai besoin d’aide sur un site, je veux parler à un humain… pas à une supposée intelligence artificielle qui me harcèle à l’écran ! D’autant que dans 50% des cas, elle ne comprend pas ce que je lui demande. De l’autre, on devient esclaves, malgré nous, de cette transformation numérique : en produisant des savoirs, en répondant aux captcha… Aujourd’hui, on compte entre 40 et 400 millions de personnes qui travaillent à la place des intelligences artificielles.

Ce numérique industriel va vite et sans délicatesse, et il lamine toutes les formes d’appropriation alternatives. Plus qu’une ressource, il constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

La transformation numérique va vite et sans délicatesse. Plus qu’une ressource, elle constitue aujourd’hui une forme violente d’exploitation.

Si le numérique est imposé à marche forcée et constitue une nouvelle forme d’exploitation…on a pourtant l’impression qu’il est accueilli positivement par une majorité de la population. Pourquoi ne nous révoltons pas ?

E. G. : On vit dans un monde où le numérique est associé à un ensemble de mythes. Plus rapide, plus simple, plus fiable… Et on adhère à la plupart de ces rêves mensongers. Le smartphone par exemple. On le voit comme l’outil indispensable, utile en toute occasion…. En réalité, je pense que les smartphones ça fonctionne très mal. Utiliser d’autres logiciels que ceux qui s’affichent par défaut à l’écran, c’est très long ; changer les paramètres, très compliqué... Cela fonctionne tant que l’on reste dans le cadre qui nous est imposé… et ce cadre est très restreint. Il y a énormément de petits bugs qui énervent les gens mais on n’ose pas le dire. On est pieds et poings liés par l’outil et l’effet de mode qui l’accompagne.

Les multinationales alimentent ces mythes autour du numérique qui font tourner leur ingénierie commerciale. Si je vends un marteau et que je conquiers le marché, il faut que demain, je vous explique que vous avez besoin de la paire de tenailles que je fabrique. Moins les gens comprennent cela, plus le terrain est facile pour ces multinationales.

Si les citoyens forment une proie facile pour ces entreprises, pourquoi les chercheurs, les experts, les décideurs ne réagissent-ils pas davantage ?

E. G. : La plupart des personnes ne voient pas l’industrie du numérique comme une nouvelle industrie de l’écriture, et donc comme un nouvel instrument de domination… car que l’on soit historien, philosophe ou sociologue, en Europe, on n’aime pas la technicité. Cela nous vient de notre héritage philosophique spiritualiste, incarné par des penseurs comme Hegel, Heiddegger, Husserl... Selon eux, l’intellectuel est dissocié du matériel, de la technique. La pensée est une affaire solitaire, hautement intellectuelle et n’a rien à voir avec les objets.

Ceux qui pensent l’inverse, à savoir que la pensée a besoin d’instruments extérieurs pour se construire, ont toujours été minoritaires. Pourtant, il a toujours fallu un stylo, un dictionnaire, des livres, et aujourd'hui un ordinateur, pour articuler une pensée. Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques. Aujourd’hui, on s’inquiète de l’intelligence artificielle, qui pourrait penser de façon autonome. Mais on n’évalue pas la façon dont notre propre pensée évolue, du fait de la série de calculs et d’automatismes dont nous faisons usages depuis 40 ans. Cela n’est pas audible pour nos élites.

Leibniz disait que penser et calculer c’était pareil : cela revient à faire une série d’opérations mécaniques.

S’il est conceptuellement difficile d’associer le numérique à un nouveau mode d’écriture et donc de pensée, quelle marge de manœuvre cela laisse-t-il à l’Etat pour démocratiser la culture de l’écrit numérique ? Est-il totalement impuissant ?

E. G. : L’action de l’Etat dans le domaine de la littératie numérique rencontre trois limites : un diagnostic mal posé, un manque de moyens et une acculturation croissante au privé.

Une grande partie de l’action publique en lien avec le numérique part du constat de la “fracture numérique”. Ce terme renvoie tantôt à l’absence de connexion à internet (d’où des plans axés sur les infrastructures numériques : plans “fibre”, 4G, 5G…) tantôt au manque de compétences numériques (d’où des plans pour des lieux de formation à l’utilisation d’outils et services numériques : cyberbases, Espaces publics numériques...). Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit. Si l’Etat actait cela, sachant qu’il faut environ 50 ans pour diffuser et assimiler un mode d’écriture, il investirait massivement et à long terme dans l’enseignement.  Et encore, 50 ans, c’est quand le système d’écriture est stable…

Au fond, la fracture numérique est une question de rapport à l'écrit. Mais cela, personne ne le dit.

L’Etat pose mal les enjeux de départ… et apporte des réponses mobilisant trop peu de moyens. Quand il finance des espaces de formation numérique, ce sont bien souvent des novices ou des personnes en insertion qui sont en charge de l’animer. L’Etat s’en sort bien, il fait du social des deux côtés. Mais cela ne suffit pas car les encadrants ne sont pas formés.

Enfin, l’Etat se repose de plus en plus sur des organisations privées pour transmettre la culture numérique. Ce n’est pas étonnant : on est aujourd’hui au cœur de l’idéologie de la start-up. Un exemple frappant à ce sujet : l’Etat a sous-traité le traitement des réponses du Grand débat à une entreprise privée. Les laboratoires de recherche publics ont été sollicités uniquement pour vérifier, a posteriori, que leur traitement n’était pas trop faux...

Capital numérique révèle aussi la prégnance du concept de  “fracture numérique” dans les politiques publiques de démocratisation du numérique. Elle pointe également une forte demande de formation au numérique de la part des citoyens. Cette demande ne trouve cependant pas de terrain de  rencontre avec l’offre institutionnelle existante.

Si cela ne vient pas de l'État, comment les citoyens peuvent-ils se réapproprier l’écriture numérique ?

 E. G. : Je vois des personnes qui montent leur propre site web plutôt que de faire appel à des prestataires privés. Je vois des gens qui utilisent des moteurs de recherche alternatifs, qui ne nous pistent pas. Je vois des jeunes qui utilisent des systèmes d’écriture libres comme markdown ou LaTeX.

Tout l’enjeu consiste à rendre désirable la culture de l’écrit numérique, en partant des usages existants et en montrant l’exemple. Beaucoup de personnes ne voudront pas changer leurs habitudes tout de suite. Quand Jules Ferry décide de rendre l’école obligatoire en 1881, cela ne marche pas immédiatement pour tout le monde. Mais si l’on convertit 10% de la population, ces 10% auront beaucoup plus de pouvoir de diffusion par leur propre réseau que par le biais des institutions.

Capital numérique révèle également l’importance de partir des usages numériques existants pour susciter l’intérêt et donner davantage de pouvoir d’agir aux personnes.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. C’est notre affaire, l’écriture ! Elle nous appartient, ne nous la faisons pas voler. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

Aujourd’hui, on doit oser être radical. On ne s’émancipera pas en continuant à écrire comme Google et Facebook veulent que l’on écrive.

_____________

Agrégé de mathématiques, Eric Guichard est responsable de  l’équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l'École normale supérieure de  la rue d'Ulm, où il a enseigné l'informatique des sciences humaines et sociales. Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, il est actuellement maître de conférences HdR à l'École  nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib), membre du laboratoire Triangle et de l’IXXI (systèmes complexes, Lyon).

Ouishare a volontairement choisi de conserver le ton oral de l'entretien lors de sa retranscription.

by 
Solène Manouvrier
Magazine
Thank you! Your subscription has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form... You might already have signed up ?