Case Studies
July 17, 2020

Case #

2020.04

Habiter ensemble nos questions sociales

A problème complexe, conception collaborative et itérative. C’est avec cette conviction que nous menons, depuis 2018, une expérimentation à Roubaix avec une diversité d’acteurs, dont des habitants en situation de précarité énergétique. Loin des dispositifs institutionnels et technocratiques, nous avançons en partant du principe que les premiers experts de ces situations sont ceux qui les vivent au quotidien. Après deux ans d’ateliers et d’initiatives diverses, les principes d’encapacitation et d’auto-organisation que nous avons collectivement semés ont germé et posent de nouvelles questions.

Regards sur la précarité énergétique

De quoi parle-t-on lorsque l’on fait référence à la précarité énergétique ? La mesure habituellement utilisée pour déterminer qu’une personne est en précarité énergétique est que celle-ci dépense plus de 10% de ses revenus sur ses factures d’énergie. Lorsque nous avons commencé à travailler sur cette question à Roubaix, il y a bientôt deux ans, de nombreux témoignages nous ont invités à réinterroger cette mesure simpliste. En effet, nous avons appris que certains habitants ne se chauffent pas par peur de ne pas pouvoir payer leur facture énergétique. Évidemment, dans ces cas de figure, la facture qu’ils paient représente moins de 10% de leurs revenus.  Nous avons également rencontré des personnes répondant au critère des 10% qui, stigmatisées par le système et/ou déjà absorbées par leurs préoccupations quotidiennes, ne demandaient pas les aides auxquelles elles avaient pourtant droit.

Ce que nous avons donc compris, c’est que la précarité énergétique a différentes facettes et est souvent vécue comme un compilation de problèmes entremêlés : habitat en mauvais état et/ou mal isolé (toit qui fuit, fenêtre non isolante, etc.), difficultés à payer les factures énergétiques, problèmes de santé de l’occupant et/ou de sa famille, difficultés à trouver du travail, absence ou faiblesse du filet social de solidarité. Une complexité qu’un simple pourcentage a bien du mal à révéler. Il nous est ainsi vite apparu que l’expertise sensible de la précarité énergétique, ce sont d’abord les habitants qui la vivent qui la possèdent.


Depuis le début de notre travail, nous avons également identifié une multitude d’acteurs intervenant sur l’une, l’autre ou plusieurs de ces difficultés. Entre les institutions publiques, les associations, les fondations et les entreprises, les moyens financiers et administratifs sont nombreux. Mais ces acteurs fonctionnent en silo, presque indépendamment les uns des autres, et malgré tous les services et aides qu’ils proposent, ils ne peuvent pas répondre à l’intrication des problèmes que dissimule la situation de “précarité énergétique” d’une personne.


La réduction du problème à un nombre limité de paramètres mesurables ou de cases à cocher est confortable et rassurante, car elle donne l’impression de contrôler un sujet. Mais la réalité déborde de nos catégories et disciplines. Ce que nous explorons dans cette expérimentation, c’est la sortie de cette approche réductionniste héritée des Lumières, où le “savoir” prédomine à la compréhension du contexte. Il s’agissait donc dans cet exercice d’habiter la question de la précarité énergétique, c’est-à-dire de prendre le temps et l’attention nécessaires pour l’appréhender dans sa complexité. 


Stimuler la capacité à s’auto-organiser

Pour mener à bien cette expérimentation, nous nous sommes inspirés des méthodes de design, et en particulier du design de plateformes (1), et de nos connaissances des communautés. Nous avons proposé des espaces de ralentissement commun permettant d’éviter les approches solutionnistes. Nous nous sommes attachés à reconnaître la singularité de chaque personne, de chaque situation et parcours, afin de trouver des solutions avec, par et pour elles. 



Finalement, ce que nous avons dessiné, c’est une communauté de liens : un espace qui permette les rencontres et connexions entre des personnes et problèmes singuliers d’une part et des solutions adaptées d’autre part. 

Notre démarche s’est construite par cycles itératifs d’observation, de synthèse et conception, sous-tendus notamment par trois principes : mettre à disposition et en disposition, faciliter l’auto-organisation.


Mettre à disposition : de nombreux services et moyens financiers pour lutter contre la précarité énergétique sont disponibles, mais c’est souvent leur accessibilité qui fait défaut. Que ces ressources soient “cachées” derrière des procédures bureaucratiques laborieuses ou que la confiance du bénéficiaire envers le système soit effritée, ce sont finalement les ressources humaines et relationnelles qui manquent pour que les personnes accèdent dans les faits aux aides auxquelles elles ont droit. Ce qui importe, ce n’est pas tant de produire de nouveaux services, mais de permettre aux personnes d’être en mesure de les solliciter. 


Mettre en disposition : l’accessibilité des ressources ne suffit pas en soi : il est nécessaire de remettre la personne en confiance et donc, en disposition d’agir. Cette capacité à agir, c’est-à-dire le pouvoir de faire usage des ressources à disposition, peut être stimulée lorsque l’opinion de la personne, ses témoignages, son expérience, ses questionnements et se contributions, sont reconnus. Ceci passe par le ton et les modes d’animation mais également par les valeurs choisies par le collectif d’habitants et d’acteurs du territoire. A Roubaix, la première valeur du collectif est “tous sachants, tous apprenants”. Chacun est en posture de contributeur, à sa façon, avant d’être en posture de bénéficiaire. Cette logique de contribution évite d’enfermer les personnes dans un rapport d’aidant / aidé où les personnes sont assistées, et leurs ressources, ignorées. 


Faciliter l’auto-organisation : cette capacité à s’adapter à différentes situations, sans systématiquement avoir besoin d’une personne ou d’une organisation qui contrôle ou centralise la prise de décision, est primordiale pour répondre aux différentes facettes de la précarité énergétique. L’instauration d’un contexte convivial, aussi peu formel que possible, où l’intention qui réunit est de construire ensemble, participe à l’émergence d’échanges constructifs. Les techniques de facilitation visent toujours à encourager les croisement de points de vue et à s’assurer que la parole de chaque personne est entendue.



Apprendre de manière continue et collective

Face à la complexité des situations individuelles et à l’entremêlement des difficultés, l’idée était donc de faire émerger chez les habitants et organisations roubaisiens une capacité d’auto-organisation. Notre travail a porté ses fruits : lorsque le confinement a été mis en place, les membres du collectif se sont organisés, sans l’aide d’une gouvernance centrale, pour entretenir les liens et s’assurer qu’aucun membre ne se sente isolé.


L’autre force de notre travail a été d’offrir une alternative communautaire aux systèmes institutionnels et bureaucratiques. En se réunissant autour de valeurs communes, de bonnes volontés, de principes de collaboration simples, le collectif d’habitants et d’organisations du territoire s’est soudé autour de chaînes de relations humaines et non de chaînes comptables ou purement fonctionnelles. 


Aujourd’hui, le collectif fête ses deux ans et nous constatons qu’il doit grandir. En effet, pour bénéficier des effets de réseaux, le collectif doit compter plus d’habitants et d’organisations. Pourtant, cette croissance pose de nombreuses questions : comment préserver la confiance entre les membres du collectif si ce dernier ne cesse d’en accueillir de nouveaux ? Comment s’ouvrir et coopérer avec des initiatives similaires mais en dehors du territoire roubaisien ? Quelle bonne vitesse de développement pour ne laisser personne de côté ?


Du constat général des membres du collectif, et malgré les ajustements encore nécessaires, cette expérimentation dresse un bilan positif. Nous devons cette réussite à plusieurs éléments :  



Concevoir ensemble des solutions qui ne vont pas générer les problèmes de demain

Les membres du collectif, au premier titre desquels les habitants actuellement ou précédemment en situation de précarité énergétique, ont une force, une résilience et une expertise précieuse sur ce sujet. 

La gravité de nos problèmes collectifs actuels, de la précarité énergétique à d’autres sujets comme la crise climatique, est le fruit de choix passés, de précédentes “solutions”. Il est donc urgent d’habiter ces questions, c’est-à-dire d’en comprendre la complexité et les différentes facettes. Cela nécessite une organisation particulière : s’inscrire dans le temps long, ralentir, être attentif et à l’écoute, réceptif à ce qui émerge. La capacité de design - cette capacité à imaginer et dessiner des solutions - doit être distribuée, afin de ne plus concevoir pour les personnes mais avec elles.

(1) Nous nous sommes notamment inspiré du Platform Design Toolkit




Vous voulez en savoir plus ? N'hésitez pas à contacter arthur@ouishare.net ou maiwenn@ouishare.net

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