Magazine
February 23, 2022

Numérisation et GAFAM : comment faire bifurquer la machine ?

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde intitulée : Numériser, accélérer, comment bifurquer ? Avec les intervenants :

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette histoire de la numérisation est loin d’être inéluctable. Et même si elle prend le pas sur toutes les autres, elle ne représente qu’une version possible du développement de ces technologies. Comme le précise l’un des intervenants de cette table-ronde, Gauthier Roussilhe, il n’existe pas un, mais des numériques. Selon que l’on parle des GAFAM ou de Wikipédia, on ne désigne pas du tout la même chose : “Il y a des milliers de façons de faire du numérique et d’échanger des contenus de façon communautaire", indique-t-il. Partout dans le monde, des organisations et des collectifs tentent de lui donner un autre visage : plus local, plus écologique, plus libre. Ces citoyen.nes, chercheur.e.s, élu.e.s, geeks et activistes en tout genre s’organisent pour résister aux géants et déployer des outils et services numériques respectueux des personnes et des milieux. Or, la domination du système actuel par quelques entreprises monopolistiques nous fait passer complètement à côté de ces alternatives. 

Reterritorialiser la fabrique du numérique

À ceux qui y voient un frein à l’innovation ou un retour en arrière, rappelons que la technologie n’est pas une question de futur et d’accélération sans limite comme le veut le monde “moderne". C’est avant tout un rapport aux personnes et aux territoires. Il est essentiel d’apprendre à penser les technologies numériques en ce sens, en les réintégrant dans un service et savoir-faire local, produit et diffusé dans la limite des ressources et des besoins propres aux territoires. C’est là où se jouent toute l’innovation, et les potentielles bifurcations.

Parmi les exemples évoqués durant le débat, celui de Cuba. Depuis des décennies, pour pallier l’embargo américain et la précarité des équipements, les habitants ont conçu plusieurs alternatives pour se réapproprier leurs moyens de télécommunications. Comme l’explique ce reportage du Low-tech Lab, les Cubains fabriquent des outils à partir de matériel de réemploi qu’ils ont à disposition et mettent au point des réseaux électroniques “informels” qui leur permettent d’échanger des contenus localement sans avoir besoin de se connecter à Internet. Pour surmonter la censure, l’un de ces réseaux propose un système particulier nommé “el Paquete Semanal”. Un service de piraterie qui récupère chaque semaine des tonnes de contenus multimédias (musiques, séries, films…) pour les redistribuer aux habitants de l'île via des disques durs et des clés usb pour 2$. “C’est ce que l’on appelle du Sneaker Net, de la transmission de donnée par basket parce qu’il faut marcher ! C’est un réseau extrêmement efficace qui fonctionne presque sans opérateurs télécom. Est-ce que c’est rétrograde ? Je ne crois pas !” fait remarquer Gauthier.

Dans un esprit plus contestataire et anti-capitaliste, des initiatives sont aussi à l'œuvre dans les pays occidentaux comme les réseaux MESH. À New-York, deux organisations d’activistes, le NYC Mesh et le Mycelium Mesh Project, bricolent des systèmes qui permettent d’accéder à Internet gratuitement sans passer par des opérateurs. Ces WiFi artisanaux donnent ainsi librement accès à Internet et à moindre coût. Cela permet de venir en aide à des populations qui vivent dans des zones isolées ou qui traversent des périodes de crise (répression des autorités ou catastrophes naturelles). À l’été 2020, lors des manifestations contre les violences policières à Manhattan, le NYC Mesh a par exemple monté l’un de ces réseaux alternatifs pour le campement des manifestants installé sur le parvis du City Hall.

En France, citons parmi les initiatives des invités présents, le projet Plateaux Numériques, coordonné par Gauthier Roussilhe. Il s’agit d’un service d’aide à la création de site web pour les petites mairies situées en zones rurales. Des sites abordables et à faible impact environnemental qui fonctionnent quelle que soit la couverture réseau ou l’âge du matériel utilisé. L’objectif est de s’adapter aux caractéristiques de ces collectivités et de leurs habitants en leur donnant les clés pour gérer leur propre outil : ​​”On cherche à former des gens dans les territoires pour que les compétences restent sur place et développer l’économie locale, c’est comme ça qu’on pense le déploiement d’un système numérique” explique Gauthier. À une autre échelle, plus institutionnelle, le projet Géocommuns de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) dirigé par Sébastien Soriano, tente de construire une plateforme de géodonnées pour le territoire français afin de fournir une alternative aux cartes proposées par les géants du numérique. Un outil exempt de toute intention commerciale ou d’économie de l’attention. Ce projet prévoit entre-autres une carte pour smartphone capable de se substituer à celles de Google et Apple.

Gestion et culture démocratique 

En retrouvant cet ancrage social et territorial, les technologies numériques peuvent s’inscrire dans une approche qui sort des logiques d’exploitation et de consumérisme. Le problème, c’est que toutes ces démarches restent en grande partie dans l’ombre tellement l’emprise et les ressorts de la numérisation que nous connaissons sont peu conscientisés et questionnés. L’omniprésence des outils numériques dans notre quotidien cache la grande vulnérabilité dans laquelle ils nous enferment. Nous négligeons leurs impacts écologiques, tout comme la dépendance que nous entretenons. En cas de crise, de bug, de catastrophe, nous n’avons aucune prise sur eux. 

Pour sortir de cette dépendance, beaucoup suggèrent d’en faire un Commun. Mais redéfinir sa nature ne suffira pas à le changer. Comme l’indique Sébastien Soriano : “Ce qui fait un commun ce n’est pas la nature de ce dont on est train de parler, c'est la manière dont on est en train de le constituer”. Cela nécessite d’engager une implication et une gestion collective qui est quasi absente des préoccupations actuelles. Jusqu’à présent, la façon dont la numérisation est conduite échappe complètement à la démocratie et à la société civile. Comment faire prendre conscience de l’importance de l’implication citoyenne en matière de développement technologique ? Comment en faire un sujet de préoccupation au même titre que la santé ou le travail ? C’est pourtant essentiel, et c’est tout à fait possible puisqu’il nous impacte au même titre. “J’ai lu des documentations fantastiques où des ingénieurs réseaux expliquent avec des facilitateurs à des gens dans les quartiers de Détroit et Brooklyn comment choisir ensemble et créer des réseaux.” souligne Gauthier. 

Ce renouvellement des approches technologiques appelle donc à renouer avec un esprit communautaire, démocratique, qui va à l’encontre de la trajectoire technologique instaurée par les GAFAM et les États. Il n’y a pas de réponse précise mais “il faut être modeste, car l’être humain n’a plus de mode d’emploi et il n’y a pas non plus de croyances claires vers lesquelles on veut se projeter” concède Sébastien. Pour croire en ces bifurcations, la culture a un rôle fondamental à jouer. D’après Camille Pène, elle est  “un antidote au plus grand risque du numérique qui est celui de nous isoler”. Elle ajoute : “Les lieux culturels peuvent être des laboratoires de transition, ça devrait être même une de leurs nouvelles fonctions” . Car au-delà du divertissement, elle estime que c’est dans ces lieux que l’on peut être ensemble et créer la matière du futur avec des représentations précises de comment on pourrait vivre autrement.  

_____

Sur le même sujet :

> Avec la numérisation, a-t-on oublié que nous vivions dans une société de liens ?

> Après la 5G et les Amish, il est temps d’ “éclairer” le débat sur la numérisation

> Numérique et GAFAM : comment faire bifurquer la machine

>“Ecologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

Numérisation et GAFAM : comment faire bifurquer la machine ?

by 
Christelle Gilabert
Magazine
February 22, 2022
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L’avenir numérique tel que nous le voyons ne semble prendre qu’une seule forme et qu’une seule direction : une gigantesque infrastructure marchande concentrée entre les mains d’une poignée de politiques et d’industriels qui dirigent sa grande marche. Face aux dangers que la numérisation fait peser sur nos démocraties, nos rapports sociaux et nos équilibres écologiques, quels sont les moyens de changer sa trajectoire ?

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde intitulée : Numériser, accélérer, comment bifurquer ? Avec les intervenants :

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette histoire de la numérisation est loin d’être inéluctable. Et même si elle prend le pas sur toutes les autres, elle ne représente qu’une version possible du développement de ces technologies. Comme le précise l’un des intervenants de cette table-ronde, Gauthier Roussilhe, il n’existe pas un, mais des numériques. Selon que l’on parle des GAFAM ou de Wikipédia, on ne désigne pas du tout la même chose : “Il y a des milliers de façons de faire du numérique et d’échanger des contenus de façon communautaire", indique-t-il. Partout dans le monde, des organisations et des collectifs tentent de lui donner un autre visage : plus local, plus écologique, plus libre. Ces citoyen.nes, chercheur.e.s, élu.e.s, geeks et activistes en tout genre s’organisent pour résister aux géants et déployer des outils et services numériques respectueux des personnes et des milieux. Or, la domination du système actuel par quelques entreprises monopolistiques nous fait passer complètement à côté de ces alternatives. 

Reterritorialiser la fabrique du numérique

À ceux qui y voient un frein à l’innovation ou un retour en arrière, rappelons que la technologie n’est pas une question de futur et d’accélération sans limite comme le veut le monde “moderne". C’est avant tout un rapport aux personnes et aux territoires. Il est essentiel d’apprendre à penser les technologies numériques en ce sens, en les réintégrant dans un service et savoir-faire local, produit et diffusé dans la limite des ressources et des besoins propres aux territoires. C’est là où se jouent toute l’innovation, et les potentielles bifurcations.

Parmi les exemples évoqués durant le débat, celui de Cuba. Depuis des décennies, pour pallier l’embargo américain et la précarité des équipements, les habitants ont conçu plusieurs alternatives pour se réapproprier leurs moyens de télécommunications. Comme l’explique ce reportage du Low-tech Lab, les Cubains fabriquent des outils à partir de matériel de réemploi qu’ils ont à disposition et mettent au point des réseaux électroniques “informels” qui leur permettent d’échanger des contenus localement sans avoir besoin de se connecter à Internet. Pour surmonter la censure, l’un de ces réseaux propose un système particulier nommé “el Paquete Semanal”. Un service de piraterie qui récupère chaque semaine des tonnes de contenus multimédias (musiques, séries, films…) pour les redistribuer aux habitants de l'île via des disques durs et des clés usb pour 2$. “C’est ce que l’on appelle du Sneaker Net, de la transmission de donnée par basket parce qu’il faut marcher ! C’est un réseau extrêmement efficace qui fonctionne presque sans opérateurs télécom. Est-ce que c’est rétrograde ? Je ne crois pas !” fait remarquer Gauthier.

Dans un esprit plus contestataire et anti-capitaliste, des initiatives sont aussi à l'œuvre dans les pays occidentaux comme les réseaux MESH. À New-York, deux organisations d’activistes, le NYC Mesh et le Mycelium Mesh Project, bricolent des systèmes qui permettent d’accéder à Internet gratuitement sans passer par des opérateurs. Ces WiFi artisanaux donnent ainsi librement accès à Internet et à moindre coût. Cela permet de venir en aide à des populations qui vivent dans des zones isolées ou qui traversent des périodes de crise (répression des autorités ou catastrophes naturelles). À l’été 2020, lors des manifestations contre les violences policières à Manhattan, le NYC Mesh a par exemple monté l’un de ces réseaux alternatifs pour le campement des manifestants installé sur le parvis du City Hall.

En France, citons parmi les initiatives des invités présents, le projet Plateaux Numériques, coordonné par Gauthier Roussilhe. Il s’agit d’un service d’aide à la création de site web pour les petites mairies situées en zones rurales. Des sites abordables et à faible impact environnemental qui fonctionnent quelle que soit la couverture réseau ou l’âge du matériel utilisé. L’objectif est de s’adapter aux caractéristiques de ces collectivités et de leurs habitants en leur donnant les clés pour gérer leur propre outil : ​​”On cherche à former des gens dans les territoires pour que les compétences restent sur place et développer l’économie locale, c’est comme ça qu’on pense le déploiement d’un système numérique” explique Gauthier. À une autre échelle, plus institutionnelle, le projet Géocommuns de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) dirigé par Sébastien Soriano, tente de construire une plateforme de géodonnées pour le territoire français afin de fournir une alternative aux cartes proposées par les géants du numérique. Un outil exempt de toute intention commerciale ou d’économie de l’attention. Ce projet prévoit entre-autres une carte pour smartphone capable de se substituer à celles de Google et Apple.

Gestion et culture démocratique 

En retrouvant cet ancrage social et territorial, les technologies numériques peuvent s’inscrire dans une approche qui sort des logiques d’exploitation et de consumérisme. Le problème, c’est que toutes ces démarches restent en grande partie dans l’ombre tellement l’emprise et les ressorts de la numérisation que nous connaissons sont peu conscientisés et questionnés. L’omniprésence des outils numériques dans notre quotidien cache la grande vulnérabilité dans laquelle ils nous enferment. Nous négligeons leurs impacts écologiques, tout comme la dépendance que nous entretenons. En cas de crise, de bug, de catastrophe, nous n’avons aucune prise sur eux. 

Pour sortir de cette dépendance, beaucoup suggèrent d’en faire un Commun. Mais redéfinir sa nature ne suffira pas à le changer. Comme l’indique Sébastien Soriano : “Ce qui fait un commun ce n’est pas la nature de ce dont on est train de parler, c'est la manière dont on est en train de le constituer”. Cela nécessite d’engager une implication et une gestion collective qui est quasi absente des préoccupations actuelles. Jusqu’à présent, la façon dont la numérisation est conduite échappe complètement à la démocratie et à la société civile. Comment faire prendre conscience de l’importance de l’implication citoyenne en matière de développement technologique ? Comment en faire un sujet de préoccupation au même titre que la santé ou le travail ? C’est pourtant essentiel, et c’est tout à fait possible puisqu’il nous impacte au même titre. “J’ai lu des documentations fantastiques où des ingénieurs réseaux expliquent avec des facilitateurs à des gens dans les quartiers de Détroit et Brooklyn comment choisir ensemble et créer des réseaux.” souligne Gauthier. 

Ce renouvellement des approches technologiques appelle donc à renouer avec un esprit communautaire, démocratique, qui va à l’encontre de la trajectoire technologique instaurée par les GAFAM et les États. Il n’y a pas de réponse précise mais “il faut être modeste, car l’être humain n’a plus de mode d’emploi et il n’y a pas non plus de croyances claires vers lesquelles on veut se projeter” concède Sébastien. Pour croire en ces bifurcations, la culture a un rôle fondamental à jouer. D’après Camille Pène, elle est  “un antidote au plus grand risque du numérique qui est celui de nous isoler”. Elle ajoute : “Les lieux culturels peuvent être des laboratoires de transition, ça devrait être même une de leurs nouvelles fonctions” . Car au-delà du divertissement, elle estime que c’est dans ces lieux que l’on peut être ensemble et créer la matière du futur avec des représentations précises de comment on pourrait vivre autrement.  

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>“Ecologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

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Christelle Gilabert
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February 22, 2022

Numérisation et GAFAM : comment faire bifurquer la machine ?

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L’avenir numérique tel que nous le voyons ne semble prendre qu’une seule forme et qu’une seule direction : une gigantesque infrastructure marchande concentrée entre les mains d’une poignée de politiques et d’industriels qui dirigent sa grande marche. Face aux dangers que la numérisation fait peser sur nos démocraties, nos rapports sociaux et nos équilibres écologiques, quels sont les moyens de changer sa trajectoire ?

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde intitulée : Numériser, accélérer, comment bifurquer ? Avec les intervenants :

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette histoire de la numérisation est loin d’être inéluctable. Et même si elle prend le pas sur toutes les autres, elle ne représente qu’une version possible du développement de ces technologies. Comme le précise l’un des intervenants de cette table-ronde, Gauthier Roussilhe, il n’existe pas un, mais des numériques. Selon que l’on parle des GAFAM ou de Wikipédia, on ne désigne pas du tout la même chose : “Il y a des milliers de façons de faire du numérique et d’échanger des contenus de façon communautaire", indique-t-il. Partout dans le monde, des organisations et des collectifs tentent de lui donner un autre visage : plus local, plus écologique, plus libre. Ces citoyen.nes, chercheur.e.s, élu.e.s, geeks et activistes en tout genre s’organisent pour résister aux géants et déployer des outils et services numériques respectueux des personnes et des milieux. Or, la domination du système actuel par quelques entreprises monopolistiques nous fait passer complètement à côté de ces alternatives. 

Reterritorialiser la fabrique du numérique

À ceux qui y voient un frein à l’innovation ou un retour en arrière, rappelons que la technologie n’est pas une question de futur et d’accélération sans limite comme le veut le monde “moderne". C’est avant tout un rapport aux personnes et aux territoires. Il est essentiel d’apprendre à penser les technologies numériques en ce sens, en les réintégrant dans un service et savoir-faire local, produit et diffusé dans la limite des ressources et des besoins propres aux territoires. C’est là où se jouent toute l’innovation, et les potentielles bifurcations.

Parmi les exemples évoqués durant le débat, celui de Cuba. Depuis des décennies, pour pallier l’embargo américain et la précarité des équipements, les habitants ont conçu plusieurs alternatives pour se réapproprier leurs moyens de télécommunications. Comme l’explique ce reportage du Low-tech Lab, les Cubains fabriquent des outils à partir de matériel de réemploi qu’ils ont à disposition et mettent au point des réseaux électroniques “informels” qui leur permettent d’échanger des contenus localement sans avoir besoin de se connecter à Internet. Pour surmonter la censure, l’un de ces réseaux propose un système particulier nommé “el Paquete Semanal”. Un service de piraterie qui récupère chaque semaine des tonnes de contenus multimédias (musiques, séries, films…) pour les redistribuer aux habitants de l'île via des disques durs et des clés usb pour 2$. “C’est ce que l’on appelle du Sneaker Net, de la transmission de donnée par basket parce qu’il faut marcher ! C’est un réseau extrêmement efficace qui fonctionne presque sans opérateurs télécom. Est-ce que c’est rétrograde ? Je ne crois pas !” fait remarquer Gauthier.

Dans un esprit plus contestataire et anti-capitaliste, des initiatives sont aussi à l'œuvre dans les pays occidentaux comme les réseaux MESH. À New-York, deux organisations d’activistes, le NYC Mesh et le Mycelium Mesh Project, bricolent des systèmes qui permettent d’accéder à Internet gratuitement sans passer par des opérateurs. Ces WiFi artisanaux donnent ainsi librement accès à Internet et à moindre coût. Cela permet de venir en aide à des populations qui vivent dans des zones isolées ou qui traversent des périodes de crise (répression des autorités ou catastrophes naturelles). À l’été 2020, lors des manifestations contre les violences policières à Manhattan, le NYC Mesh a par exemple monté l’un de ces réseaux alternatifs pour le campement des manifestants installé sur le parvis du City Hall.

En France, citons parmi les initiatives des invités présents, le projet Plateaux Numériques, coordonné par Gauthier Roussilhe. Il s’agit d’un service d’aide à la création de site web pour les petites mairies situées en zones rurales. Des sites abordables et à faible impact environnemental qui fonctionnent quelle que soit la couverture réseau ou l’âge du matériel utilisé. L’objectif est de s’adapter aux caractéristiques de ces collectivités et de leurs habitants en leur donnant les clés pour gérer leur propre outil : ​​”On cherche à former des gens dans les territoires pour que les compétences restent sur place et développer l’économie locale, c’est comme ça qu’on pense le déploiement d’un système numérique” explique Gauthier. À une autre échelle, plus institutionnelle, le projet Géocommuns de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) dirigé par Sébastien Soriano, tente de construire une plateforme de géodonnées pour le territoire français afin de fournir une alternative aux cartes proposées par les géants du numérique. Un outil exempt de toute intention commerciale ou d’économie de l’attention. Ce projet prévoit entre-autres une carte pour smartphone capable de se substituer à celles de Google et Apple.

Gestion et culture démocratique 

En retrouvant cet ancrage social et territorial, les technologies numériques peuvent s’inscrire dans une approche qui sort des logiques d’exploitation et de consumérisme. Le problème, c’est que toutes ces démarches restent en grande partie dans l’ombre tellement l’emprise et les ressorts de la numérisation que nous connaissons sont peu conscientisés et questionnés. L’omniprésence des outils numériques dans notre quotidien cache la grande vulnérabilité dans laquelle ils nous enferment. Nous négligeons leurs impacts écologiques, tout comme la dépendance que nous entretenons. En cas de crise, de bug, de catastrophe, nous n’avons aucune prise sur eux. 

Pour sortir de cette dépendance, beaucoup suggèrent d’en faire un Commun. Mais redéfinir sa nature ne suffira pas à le changer. Comme l’indique Sébastien Soriano : “Ce qui fait un commun ce n’est pas la nature de ce dont on est train de parler, c'est la manière dont on est en train de le constituer”. Cela nécessite d’engager une implication et une gestion collective qui est quasi absente des préoccupations actuelles. Jusqu’à présent, la façon dont la numérisation est conduite échappe complètement à la démocratie et à la société civile. Comment faire prendre conscience de l’importance de l’implication citoyenne en matière de développement technologique ? Comment en faire un sujet de préoccupation au même titre que la santé ou le travail ? C’est pourtant essentiel, et c’est tout à fait possible puisqu’il nous impacte au même titre. “J’ai lu des documentations fantastiques où des ingénieurs réseaux expliquent avec des facilitateurs à des gens dans les quartiers de Détroit et Brooklyn comment choisir ensemble et créer des réseaux.” souligne Gauthier. 

Ce renouvellement des approches technologiques appelle donc à renouer avec un esprit communautaire, démocratique, qui va à l’encontre de la trajectoire technologique instaurée par les GAFAM et les États. Il n’y a pas de réponse précise mais “il faut être modeste, car l’être humain n’a plus de mode d’emploi et il n’y a pas non plus de croyances claires vers lesquelles on veut se projeter” concède Sébastien. Pour croire en ces bifurcations, la culture a un rôle fondamental à jouer. D’après Camille Pène, elle est  “un antidote au plus grand risque du numérique qui est celui de nous isoler”. Elle ajoute : “Les lieux culturels peuvent être des laboratoires de transition, ça devrait être même une de leurs nouvelles fonctions” . Car au-delà du divertissement, elle estime que c’est dans ces lieux que l’on peut être ensemble et créer la matière du futur avec des représentations précises de comment on pourrait vivre autrement.  

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> Avec la numérisation, a-t-on oublié que nous vivions dans une société de liens ?

> Après la 5G et les Amish, il est temps d’ “éclairer” le débat sur la numérisation

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>“Ecologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

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