Magazine
March 9, 2019

Des civictechs aux civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?

Démocratie représentative ou participative


L’exercice de la démocratie fait aujourd’hui émerger un clivage entre deux modèles partiellement insatisfaisants : d’un côté, le pouvoir aux mains d’une élite perçue comme peu légitime et déconnectée qui déciderait pour tous ; de l’autre, des groupes ou collectifs qui… ne décident souvent de rien, faute d’accord suffisant. La tentation est grande de vouloir sortir d’un autoritarisme éclairé en proposant au groupe de prendre part aux décisions. Mais dès lors, comment intégrer l’avis de plusieurs milliers voire millions de personnes tout en gardant une cohérence, des résultats justes et un consentement largement partagé ?


Favoriser l’apprentissage collectif et la réflexion partagée est en soi un premier intérêt des démarches participatives. Mais les dérives sont nombreuses et relativement peu d’exemples concluants s’offrent à nous. Le récent contournement de la consultation du CESE par des groupes de la Manif pour tous montre que les outils technologiques ne peuvent se passer d’une culture démocratique forte et encouragée.


Des outils tech pas toujours adaptés


Le rapport de la Fondation Knight (2015) classe les civic techs en deux catégories : celles visant à davantage d’ouverture des gouvernements et celles permettant une participation citoyenne plus aboutie. La première catégorie rassemble des sujets aussi divers que l’ouverture des données et la transparence, la facilitation du processus de vote ou la co-création des lois. La seconde regroupe le développement de réseaux citoyens, l’engagement de communautés locales ou le partage de données citoyennes.


En France, des acteurs font un travail remarquable pour élargir la participation à la prise de décisions politiques (DemocracyOS), favoriser la démocratie en continu sur les territoires (Démocratie Ouverte et ses Territoires Hautement Citoyens), proposer des plateformes de boycott (I-boycott), débattre pour se forger sa propre opinion et passer à l’action (Le Drenche) ou encore comparer les programmes politiques de manière neutre (Voxe.org). Pour ne citer qu’eux.


Centrer le débat sur les outils numériques, comme proposé dans de nombreux médias semble être une piste peu concluante, qui ne saurait être, seule, à la hauteur des enjeux auxquels nous sommes actuellement confrontés.


Hypothétiques civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?


L’étymologie du mot “thèque” vient du grec têkhê qui signifie “étui, boîte, caisse”. C’est à dire le contenant, et par extension, le contexte favorable à l’essor, à l’éclosion. Médiathèque, bibliothèque, pinacothèque, ludothèque, discothèque : chaque activité majeure de nos vies semble avoir son lieu dédié… sauf la démocratie. Dans la Grèce Antique justement, l’agora était la place de tous les débats, contradictions et prises de décision dans l’intérêt du peuple souverain. Ce manque d’espace de confrontation est actuellement criant en France.


Les cafés et autres bistrots disparaissent peu à peu… au profit des Mc Do, ralentissant par là-même la possibilité de nourrir les échanges. Révéler, construire, habiter ces lieux suppose nécessairement du temps long et une approche décentralisée. C’est tout l’enjeu face à un modèle démocratique français qui obéit désormais davantage à une logique temporelle et nationale : voter tous les 5 ans pour un président de la République aux pouvoirs élargis pour maintenir la stabilité nationale.


Les tiers-lieux comme civicthèques


Les tiers-lieux sont souvent présentés comme remèdes tout trouvés à tous les maux de notre société. Disons le très clairement : non, les tiers-lieux ne sont pas une solution miracle. Mais pour revitaliser la démocratie locale, pensons-y.


Les tiers-lieux sont des espaces à mi chemin entre “domicile et travail” selon Ray Oldenburg (1989). Movilab ajoute qu’ils correspondent avant tout à un “processus d’émergence de projet collectif (...) entre personnes et compétences variées qui n’ont pas forcément vocation à se croiser”. Notre étude Mille Lieux montre que l’hybridation d’usages qu’on y trouve en constitue la première richesse. Tour à tour espaces de coworking, fablab, médialab, recyclerie, incubateurs, pépinières, espaces d’exposition… ils sont un excellent moyen de fédérer des projets collectifs et prendre le pouls d’un territoire.


Des tiers-lieux comme la Quincaillerie à Guéret propose un accueil inconditionnel à chaque personne qui en franchit le seuil en essayant de faire au mieux pour contribuer à la réalisation de chacun au sein d’un collectif. Aux Riverains à Auxerre, les différentes personnes impliquées au sein du lieu disent se sentir appartenir à une “famille” au sein de laquelle on peut débattre. Ces lieux interviennent dans un contexte de villes moyennes qui illustre un sentiment de déclassement très fort et véhicule une image de France Périphérique qui serait exclue du paysage.



Une grande énergie continue d’être dépensée autour des civictechs, alors que demeure négligée la question des lieux, les civicthèques. Le design civique, toute jeune discipline, laisse entrevoir de belles promesses pour créer des ponts entre les deux. La mue et la survie de notre démocratie en dépend.

Pour prolonger les échanges et construire une approche critique de la place du numérique en Europe, venez participer au Grand Barouf Numérique, les 20 et 21 mars à Lille. Votre mission si vous l'acceptez : jouer le rôle d'un(e) député(e) pour débattre d'une loi fictive, sur des enjeux bien réels. 

Des civictechs aux civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?

by 
Samuel Roumeau
Magazine
March 8, 2019
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Ronds points, péages, places… le mouvement des Gilets Jaunes le montre : la mobilisation ne passe pas tant par l’utilisation d’outils numériques que par la réappropriation de lieux sur tout sur le territoire. En ces temps de Grand Débat National, nous avons plus que jamais besoin de “civicthèques” : des espaces ouverts pour apprendre et exercer la démocratie sur du temps long dans notre pays.

Démocratie représentative ou participative


L’exercice de la démocratie fait aujourd’hui émerger un clivage entre deux modèles partiellement insatisfaisants : d’un côté, le pouvoir aux mains d’une élite perçue comme peu légitime et déconnectée qui déciderait pour tous ; de l’autre, des groupes ou collectifs qui… ne décident souvent de rien, faute d’accord suffisant. La tentation est grande de vouloir sortir d’un autoritarisme éclairé en proposant au groupe de prendre part aux décisions. Mais dès lors, comment intégrer l’avis de plusieurs milliers voire millions de personnes tout en gardant une cohérence, des résultats justes et un consentement largement partagé ?


Favoriser l’apprentissage collectif et la réflexion partagée est en soi un premier intérêt des démarches participatives. Mais les dérives sont nombreuses et relativement peu d’exemples concluants s’offrent à nous. Le récent contournement de la consultation du CESE par des groupes de la Manif pour tous montre que les outils technologiques ne peuvent se passer d’une culture démocratique forte et encouragée.


Des outils tech pas toujours adaptés


Le rapport de la Fondation Knight (2015) classe les civic techs en deux catégories : celles visant à davantage d’ouverture des gouvernements et celles permettant une participation citoyenne plus aboutie. La première catégorie rassemble des sujets aussi divers que l’ouverture des données et la transparence, la facilitation du processus de vote ou la co-création des lois. La seconde regroupe le développement de réseaux citoyens, l’engagement de communautés locales ou le partage de données citoyennes.


En France, des acteurs font un travail remarquable pour élargir la participation à la prise de décisions politiques (DemocracyOS), favoriser la démocratie en continu sur les territoires (Démocratie Ouverte et ses Territoires Hautement Citoyens), proposer des plateformes de boycott (I-boycott), débattre pour se forger sa propre opinion et passer à l’action (Le Drenche) ou encore comparer les programmes politiques de manière neutre (Voxe.org). Pour ne citer qu’eux.


Centrer le débat sur les outils numériques, comme proposé dans de nombreux médias semble être une piste peu concluante, qui ne saurait être, seule, à la hauteur des enjeux auxquels nous sommes actuellement confrontés.


Hypothétiques civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?


L’étymologie du mot “thèque” vient du grec têkhê qui signifie “étui, boîte, caisse”. C’est à dire le contenant, et par extension, le contexte favorable à l’essor, à l’éclosion. Médiathèque, bibliothèque, pinacothèque, ludothèque, discothèque : chaque activité majeure de nos vies semble avoir son lieu dédié… sauf la démocratie. Dans la Grèce Antique justement, l’agora était la place de tous les débats, contradictions et prises de décision dans l’intérêt du peuple souverain. Ce manque d’espace de confrontation est actuellement criant en France.


Les cafés et autres bistrots disparaissent peu à peu… au profit des Mc Do, ralentissant par là-même la possibilité de nourrir les échanges. Révéler, construire, habiter ces lieux suppose nécessairement du temps long et une approche décentralisée. C’est tout l’enjeu face à un modèle démocratique français qui obéit désormais davantage à une logique temporelle et nationale : voter tous les 5 ans pour un président de la République aux pouvoirs élargis pour maintenir la stabilité nationale.


Les tiers-lieux comme civicthèques


Les tiers-lieux sont souvent présentés comme remèdes tout trouvés à tous les maux de notre société. Disons le très clairement : non, les tiers-lieux ne sont pas une solution miracle. Mais pour revitaliser la démocratie locale, pensons-y.


Les tiers-lieux sont des espaces à mi chemin entre “domicile et travail” selon Ray Oldenburg (1989). Movilab ajoute qu’ils correspondent avant tout à un “processus d’émergence de projet collectif (...) entre personnes et compétences variées qui n’ont pas forcément vocation à se croiser”. Notre étude Mille Lieux montre que l’hybridation d’usages qu’on y trouve en constitue la première richesse. Tour à tour espaces de coworking, fablab, médialab, recyclerie, incubateurs, pépinières, espaces d’exposition… ils sont un excellent moyen de fédérer des projets collectifs et prendre le pouls d’un territoire.


Des tiers-lieux comme la Quincaillerie à Guéret propose un accueil inconditionnel à chaque personne qui en franchit le seuil en essayant de faire au mieux pour contribuer à la réalisation de chacun au sein d’un collectif. Aux Riverains à Auxerre, les différentes personnes impliquées au sein du lieu disent se sentir appartenir à une “famille” au sein de laquelle on peut débattre. Ces lieux interviennent dans un contexte de villes moyennes qui illustre un sentiment de déclassement très fort et véhicule une image de France Périphérique qui serait exclue du paysage.



Une grande énergie continue d’être dépensée autour des civictechs, alors que demeure négligée la question des lieux, les civicthèques. Le design civique, toute jeune discipline, laisse entrevoir de belles promesses pour créer des ponts entre les deux. La mue et la survie de notre démocratie en dépend.

Pour prolonger les échanges et construire une approche critique de la place du numérique en Europe, venez participer au Grand Barouf Numérique, les 20 et 21 mars à Lille. Votre mission si vous l'acceptez : jouer le rôle d'un(e) député(e) pour débattre d'une loi fictive, sur des enjeux bien réels. 

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Samuel Roumeau
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Des civictechs aux civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?

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Ronds points, péages, places… le mouvement des Gilets Jaunes le montre : la mobilisation ne passe pas tant par l’utilisation d’outils numériques que par la réappropriation de lieux sur tout sur le territoire. En ces temps de Grand Débat National, nous avons plus que jamais besoin de “civicthèques” : des espaces ouverts pour apprendre et exercer la démocratie sur du temps long dans notre pays.

Démocratie représentative ou participative


L’exercice de la démocratie fait aujourd’hui émerger un clivage entre deux modèles partiellement insatisfaisants : d’un côté, le pouvoir aux mains d’une élite perçue comme peu légitime et déconnectée qui déciderait pour tous ; de l’autre, des groupes ou collectifs qui… ne décident souvent de rien, faute d’accord suffisant. La tentation est grande de vouloir sortir d’un autoritarisme éclairé en proposant au groupe de prendre part aux décisions. Mais dès lors, comment intégrer l’avis de plusieurs milliers voire millions de personnes tout en gardant une cohérence, des résultats justes et un consentement largement partagé ?


Favoriser l’apprentissage collectif et la réflexion partagée est en soi un premier intérêt des démarches participatives. Mais les dérives sont nombreuses et relativement peu d’exemples concluants s’offrent à nous. Le récent contournement de la consultation du CESE par des groupes de la Manif pour tous montre que les outils technologiques ne peuvent se passer d’une culture démocratique forte et encouragée.


Des outils tech pas toujours adaptés


Le rapport de la Fondation Knight (2015) classe les civic techs en deux catégories : celles visant à davantage d’ouverture des gouvernements et celles permettant une participation citoyenne plus aboutie. La première catégorie rassemble des sujets aussi divers que l’ouverture des données et la transparence, la facilitation du processus de vote ou la co-création des lois. La seconde regroupe le développement de réseaux citoyens, l’engagement de communautés locales ou le partage de données citoyennes.


En France, des acteurs font un travail remarquable pour élargir la participation à la prise de décisions politiques (DemocracyOS), favoriser la démocratie en continu sur les territoires (Démocratie Ouverte et ses Territoires Hautement Citoyens), proposer des plateformes de boycott (I-boycott), débattre pour se forger sa propre opinion et passer à l’action (Le Drenche) ou encore comparer les programmes politiques de manière neutre (Voxe.org). Pour ne citer qu’eux.


Centrer le débat sur les outils numériques, comme proposé dans de nombreux médias semble être une piste peu concluante, qui ne saurait être, seule, à la hauteur des enjeux auxquels nous sommes actuellement confrontés.


Hypothétiques civicthèques : où sont les lieux de nos mobilisations ?


L’étymologie du mot “thèque” vient du grec têkhê qui signifie “étui, boîte, caisse”. C’est à dire le contenant, et par extension, le contexte favorable à l’essor, à l’éclosion. Médiathèque, bibliothèque, pinacothèque, ludothèque, discothèque : chaque activité majeure de nos vies semble avoir son lieu dédié… sauf la démocratie. Dans la Grèce Antique justement, l’agora était la place de tous les débats, contradictions et prises de décision dans l’intérêt du peuple souverain. Ce manque d’espace de confrontation est actuellement criant en France.


Les cafés et autres bistrots disparaissent peu à peu… au profit des Mc Do, ralentissant par là-même la possibilité de nourrir les échanges. Révéler, construire, habiter ces lieux suppose nécessairement du temps long et une approche décentralisée. C’est tout l’enjeu face à un modèle démocratique français qui obéit désormais davantage à une logique temporelle et nationale : voter tous les 5 ans pour un président de la République aux pouvoirs élargis pour maintenir la stabilité nationale.


Les tiers-lieux comme civicthèques


Les tiers-lieux sont souvent présentés comme remèdes tout trouvés à tous les maux de notre société. Disons le très clairement : non, les tiers-lieux ne sont pas une solution miracle. Mais pour revitaliser la démocratie locale, pensons-y.


Les tiers-lieux sont des espaces à mi chemin entre “domicile et travail” selon Ray Oldenburg (1989). Movilab ajoute qu’ils correspondent avant tout à un “processus d’émergence de projet collectif (...) entre personnes et compétences variées qui n’ont pas forcément vocation à se croiser”. Notre étude Mille Lieux montre que l’hybridation d’usages qu’on y trouve en constitue la première richesse. Tour à tour espaces de coworking, fablab, médialab, recyclerie, incubateurs, pépinières, espaces d’exposition… ils sont un excellent moyen de fédérer des projets collectifs et prendre le pouls d’un territoire.


Des tiers-lieux comme la Quincaillerie à Guéret propose un accueil inconditionnel à chaque personne qui en franchit le seuil en essayant de faire au mieux pour contribuer à la réalisation de chacun au sein d’un collectif. Aux Riverains à Auxerre, les différentes personnes impliquées au sein du lieu disent se sentir appartenir à une “famille” au sein de laquelle on peut débattre. Ces lieux interviennent dans un contexte de villes moyennes qui illustre un sentiment de déclassement très fort et véhicule une image de France Périphérique qui serait exclue du paysage.



Une grande énergie continue d’être dépensée autour des civictechs, alors que demeure négligée la question des lieux, les civicthèques. Le design civique, toute jeune discipline, laisse entrevoir de belles promesses pour créer des ponts entre les deux. La mue et la survie de notre démocratie en dépend.

Pour prolonger les échanges et construire une approche critique de la place du numérique en Europe, venez participer au Grand Barouf Numérique, les 20 et 21 mars à Lille. Votre mission si vous l'acceptez : jouer le rôle d'un(e) député(e) pour débattre d'une loi fictive, sur des enjeux bien réels. 

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Samuel Roumeau
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