Magazine
March 26, 2020

Quand le monde accélère, l’horizon disparaît

Aujourd'hui, les minorités disent être inaudibles des pouvoirs. Comment l'expliquer ?

A.C. : Il y a toujours eu un filtre entre le pouvoir et la population, une forme de cour qui ne montre au pouvoir que ce qu'il a envie d'entendre : son propre écho. L’écho est la répétition de ma propre voix, sans rencontre d’une altérité. Au contraire de la résonance, qui est un phénomène ondulatoire (acoustique, mais pas seulement) par lequel un excitateur provoque une réaction du résonateur si et seulement si il trouve sa fréquence propre. Mais la résonance peut, elle-aussi, être génératrice de catastrophes (ce que Hartmut Rosa nomme la « résonance catastrophique »), à l'image du pont qui s’écroule lorsque la troupe qui le traverse marche au même rythme, comme un seul homme, et entre en résonance avec ses piliers. 

En musique, l’unisson (de l'hymne militaire ou national) est lui aussi potentiellement catastrophique. En même temps qu'il galvanise, il exclut. Celui qui ne chante pas avec les autres est mis à l'écart. L'Ode à la joie (le poème de Schiller, mis en musique par Beethoven, et qui est l’hymne de l’Union européenne), dans l'une de ses strophes, ne dit rien d'autre « Celui qui n'a pas pu nouer amitié, qu'il s'écarte en pleurant de notre cercle ». Dans les sociétés totalitaires, la mise au pas est tellement puissante et l’homogénéité tellement forte, qu’elles finissent par s’effondrer.

Une autre forme de résonance est-elle possible ?

A.C. : La résonance polyphonique offre un contre-modèle à l'uniformisation du monde véhiculée par l'écho et l'unisson, et donc une forme de contre-pouvoir. Dès le Moyen Âge, l’invention de la polyphonie vocale, qui peut compter jusqu’à quarante voix différentes, contredit l’injonction du pape Grégoire le Grand selon laquelle le chant doit être à l’unisson pour rendre la Parole divine la plus intelligible possible. Celle-ci, avec la polyphonie, devient vite incompréhensible et passe au second plan par rapport à la musique qui, elle, s’autonomise. La polyphonie représente donc une forme d’affranchissement par rapport au pouvoir au sein même du service liturgique.

Ces chants consacrent aussi la possibilité pour une pluralité d'individus d'entrer en résonance les uns avec les autres. La résonance propose donc un modèle de société harmonieuse, une société dans laquelle chacun entre en interaction avec autrui en reconnaissant son altérité, à l'opposé d'un modèle d'uniformisation totalitaire.

C'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. 

Comment des individus peuvent-ils entrer en résonance les uns avec les autres?

A.C. : Pour commencer, il faut déconstruire le mythe de l'individu : il n'existe pas en soi. Comme l'explique Simondon, il résulte d'un processus d'individuation progressive, de sorte qu’une part de “pré-individuel” subsiste toujours dans chaque individu. Lorsqu'il rencontre le sensible, cette part refait surface, elle le submerge et le dépasse. Nous sortons dès lors du préjugé rationaliste selon lequel toute expérience sensible serait individuelle alors que le langage et la raison permettraient la communication. Jacques Rancière, dans Le partage du sensible, montre qu'il y a dans le sensible quelque chose qui se partage et qui fait sens en direction d'un commun.

Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Plus encore, l'idéal de la sociabilité repose sur notre capacité à partager du sensible pour Kant et les Lumières. Loin de la vision économiste qui fait de l'homme un agent à la poursuite de ses intérêts propres, pour ces penseurs, c'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Rousseau pense ainsi que le français n'est pas une langue favorable à l'émergence de communautés politiques. Dans son Essai sur l'origine des langues, il explique que la langue française est certes très rationnelle et intelligente mais que c'est une langue sourde. Elle ne s'entend pas, contrairement à l'italien qui est chantant et sonnant. Elle est structurée comme une langue privée, faite pour les salons, et non pas comme une parole publique et politique comme le grec ou le latin.

Les médias fournissent-ils un autre moyen de fonder une communauté politique ?

A.C. : Aujourd'hui, le rôle des médias est ambivalent. D'un côté, ils contribuent à formater la pensée et donc le politique. Avec Twitter, on est réduit à penser en 280 caractères. Marshall McLuhan le résume très simplement : « Le medium, c'est le message ». Mais ce n’est pas un phénomène nouveau, la musique avait déjà montré la voie, quand l'invention du 78 tours eut pour conséquence de standardiser les formats d'enregistrement à trois minutes.

Avec internet, ces médias qui étaient censés renvoyer les gens chez eux sont devenus des armes de mobilisation massive.

D'un autre côté, les médias instituent un rapport privatisé au monde. Par leur entremise, les personnes restent chez elles et ne se rencontrent pas pour échanger. En cela, la télévision est un instrument de pouvoir colossal. Pourtant, avec internet, ces médias qui étaient censés reléguer les personnes dans la sphère privée sont devenus des armes de mobilisation massive. Sur les réseaux sociaux, l'existence privée est rendue publique, dans une forme d'exposition de soi qui reste très narcissique et qui brouille la distinction essentielle du privé et du public. En même temps, ces réseaux augmentent notre capacité à mettre des choses en commun, à partager du sensible et donc, créer du politique. 

Les médias permettent de partager du sensible, dans le monde entier, en quelques secondes... Que signifie cette résonance là ?

A.C. : Quand on reçoit ou envoie un mail, quand on regarde la télé, quand on écoute la radio,  la transmission se fait à la vitesse des ondes électromagnétiques, et donc, théoriquement, de la lumière. Dans notre monde, il n'y a quasiment pas de décalage entre l'émission et la réception du message. La transmission d'informations est ubiquitaire et la résonance, planétaire. Cela correspond au modèle catastrophiste de la résonance : on est davantage dans l'uniformisation du monde que dans la polyphonie. C'est notre capacité à donner de l'argent pour le Laos sans donner deux euros au clochard dans la rue. Ce sont ces jeunes qui vivent au fin fond de la campagne et finissent par adopter des comportements semblables à ceux des jeunes des milieux urbains. Mais cette résonance favorise en même temps une forme d’empathie mondialisée; elle est porteuse de mobilisations planétaires.

L'espace-temps électromagnétique détruit l'horizon du monde et contribue à son accélération.

A l'origine de cette macro-résonance, il y a une découverte de Heinrich Hertz dans les années 1880. Le physicien montre que l'on peut transmettre des ondes électromagnétiques par résonance. Avec sa découverte, les ondes sont théoriquement transmises à la vitesse de la lumière, soit 1 million de fois plus rapidement que le son. C'est tout l'espace-temps perceptible qui explose. Il se conforme à la vitesse de la lumière et non plus du son, il n'existe donc plus. 

Paul Virilio, dans L'espace critique décrypte ce basculement  : « L'espace-temps de la représentation optoéléctronique du monde n'est donc plus celui des dimensions physiques de la géométrie : la profondeur n'est plus celle de l'horizon visuel, ni celle du point de fuite de la perspective mais uniquement celle de la grandeur primitive de la vitesse, l'inventeur de ce nouveau vide (vide du vite) qui remplace désormais toute étendue, toute profondeur de champ. »

Après Hertz, l'espace-temps électromagnétique planétaire détruit l'espace fini, visuel et sonore de notre environnement immédiat. Il détruit l'horizon et contribue à l'accélération du monde, alors même que pour Rosa, la résonance en constitue le remède.

Comment aller à l’encontre de cette uniformisation du monde ?

A.C. : Face à cette macro-résonance qui détruit notre espace-temps propre, la reterritorialisation pourrait être une solution. Par exemple, les écologistes sonores enregistrent les paysages acoustiques pour lutter contre leur uniformisation (et leur destruction) par l'homme qui y impose ses avions et ses motoneiges, ses voitures et ses machines etc. Mais en constituant leurs banques de données sonores, ils déterritorialisent en permanence et transforment ces paysages en messages répondant aux normes médiatiques de la vitesse. C'est tout le paradoxe de s'acheter des CDs de chants d'oiseaux quand on peut les écouter dans son jardin ! 

Il faut peut-être, alors, se ranger du côté de la dé-territorialisation, à l'instar de Félix Guattari qui prône une écosophie globale. Une forme de nomadisme qui permet à l'être humain de transporter son territoire avec lui, où qu'il aille. Ou alors, comme le pense l'écologiste acoustique Raymond Schafer, accepter notre schizotopie. Le fait que nous vivions dans deux mondes à la fois : le monde réel avec un horizon fini et le monde des médias, ubiquitaire et instantané.


_______

Philosophe, Alexandre Chèvremont a publié aux PUR L’Esthétique de la musique classique – de Winckelmann à Hegel. Il est l’auteur de nombreux articles sur la musique, sur l’oreille et sur le son. Outre l’étude de la période des Lumières et du romantisme, notamment chez les auteurs de langue allemande, il s’intéresse également aux questions contemporaines liées au son.

Un grand merci à Taoufik Vallipuram pour son appui précieux lors de l'entretien.

Quand le monde accélère, l’horizon disparaît

by 
Solène Manouvrier
Magazine
March 24, 2020
Share on

ENTRETIEN avec Alexandre Chèvremont. A l’heure où les tweets, les virus et les images s’échangent partout dans le monde, de façon quasi instantanée, que reste-t-il de notre horizon spatio-temporel ? Que nous explique la résonance acoustique sur l’état du monde, des médias et du politique ?

Aujourd'hui, les minorités disent être inaudibles des pouvoirs. Comment l'expliquer ?

A.C. : Il y a toujours eu un filtre entre le pouvoir et la population, une forme de cour qui ne montre au pouvoir que ce qu'il a envie d'entendre : son propre écho. L’écho est la répétition de ma propre voix, sans rencontre d’une altérité. Au contraire de la résonance, qui est un phénomène ondulatoire (acoustique, mais pas seulement) par lequel un excitateur provoque une réaction du résonateur si et seulement si il trouve sa fréquence propre. Mais la résonance peut, elle-aussi, être génératrice de catastrophes (ce que Hartmut Rosa nomme la « résonance catastrophique »), à l'image du pont qui s’écroule lorsque la troupe qui le traverse marche au même rythme, comme un seul homme, et entre en résonance avec ses piliers. 

En musique, l’unisson (de l'hymne militaire ou national) est lui aussi potentiellement catastrophique. En même temps qu'il galvanise, il exclut. Celui qui ne chante pas avec les autres est mis à l'écart. L'Ode à la joie (le poème de Schiller, mis en musique par Beethoven, et qui est l’hymne de l’Union européenne), dans l'une de ses strophes, ne dit rien d'autre « Celui qui n'a pas pu nouer amitié, qu'il s'écarte en pleurant de notre cercle ». Dans les sociétés totalitaires, la mise au pas est tellement puissante et l’homogénéité tellement forte, qu’elles finissent par s’effondrer.

Une autre forme de résonance est-elle possible ?

A.C. : La résonance polyphonique offre un contre-modèle à l'uniformisation du monde véhiculée par l'écho et l'unisson, et donc une forme de contre-pouvoir. Dès le Moyen Âge, l’invention de la polyphonie vocale, qui peut compter jusqu’à quarante voix différentes, contredit l’injonction du pape Grégoire le Grand selon laquelle le chant doit être à l’unisson pour rendre la Parole divine la plus intelligible possible. Celle-ci, avec la polyphonie, devient vite incompréhensible et passe au second plan par rapport à la musique qui, elle, s’autonomise. La polyphonie représente donc une forme d’affranchissement par rapport au pouvoir au sein même du service liturgique.

Ces chants consacrent aussi la possibilité pour une pluralité d'individus d'entrer en résonance les uns avec les autres. La résonance propose donc un modèle de société harmonieuse, une société dans laquelle chacun entre en interaction avec autrui en reconnaissant son altérité, à l'opposé d'un modèle d'uniformisation totalitaire.

C'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. 

Comment des individus peuvent-ils entrer en résonance les uns avec les autres?

A.C. : Pour commencer, il faut déconstruire le mythe de l'individu : il n'existe pas en soi. Comme l'explique Simondon, il résulte d'un processus d'individuation progressive, de sorte qu’une part de “pré-individuel” subsiste toujours dans chaque individu. Lorsqu'il rencontre le sensible, cette part refait surface, elle le submerge et le dépasse. Nous sortons dès lors du préjugé rationaliste selon lequel toute expérience sensible serait individuelle alors que le langage et la raison permettraient la communication. Jacques Rancière, dans Le partage du sensible, montre qu'il y a dans le sensible quelque chose qui se partage et qui fait sens en direction d'un commun.

Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Plus encore, l'idéal de la sociabilité repose sur notre capacité à partager du sensible pour Kant et les Lumières. Loin de la vision économiste qui fait de l'homme un agent à la poursuite de ses intérêts propres, pour ces penseurs, c'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Rousseau pense ainsi que le français n'est pas une langue favorable à l'émergence de communautés politiques. Dans son Essai sur l'origine des langues, il explique que la langue française est certes très rationnelle et intelligente mais que c'est une langue sourde. Elle ne s'entend pas, contrairement à l'italien qui est chantant et sonnant. Elle est structurée comme une langue privée, faite pour les salons, et non pas comme une parole publique et politique comme le grec ou le latin.

Les médias fournissent-ils un autre moyen de fonder une communauté politique ?

A.C. : Aujourd'hui, le rôle des médias est ambivalent. D'un côté, ils contribuent à formater la pensée et donc le politique. Avec Twitter, on est réduit à penser en 280 caractères. Marshall McLuhan le résume très simplement : « Le medium, c'est le message ». Mais ce n’est pas un phénomène nouveau, la musique avait déjà montré la voie, quand l'invention du 78 tours eut pour conséquence de standardiser les formats d'enregistrement à trois minutes.

Avec internet, ces médias qui étaient censés renvoyer les gens chez eux sont devenus des armes de mobilisation massive.

D'un autre côté, les médias instituent un rapport privatisé au monde. Par leur entremise, les personnes restent chez elles et ne se rencontrent pas pour échanger. En cela, la télévision est un instrument de pouvoir colossal. Pourtant, avec internet, ces médias qui étaient censés reléguer les personnes dans la sphère privée sont devenus des armes de mobilisation massive. Sur les réseaux sociaux, l'existence privée est rendue publique, dans une forme d'exposition de soi qui reste très narcissique et qui brouille la distinction essentielle du privé et du public. En même temps, ces réseaux augmentent notre capacité à mettre des choses en commun, à partager du sensible et donc, créer du politique. 

Les médias permettent de partager du sensible, dans le monde entier, en quelques secondes... Que signifie cette résonance là ?

A.C. : Quand on reçoit ou envoie un mail, quand on regarde la télé, quand on écoute la radio,  la transmission se fait à la vitesse des ondes électromagnétiques, et donc, théoriquement, de la lumière. Dans notre monde, il n'y a quasiment pas de décalage entre l'émission et la réception du message. La transmission d'informations est ubiquitaire et la résonance, planétaire. Cela correspond au modèle catastrophiste de la résonance : on est davantage dans l'uniformisation du monde que dans la polyphonie. C'est notre capacité à donner de l'argent pour le Laos sans donner deux euros au clochard dans la rue. Ce sont ces jeunes qui vivent au fin fond de la campagne et finissent par adopter des comportements semblables à ceux des jeunes des milieux urbains. Mais cette résonance favorise en même temps une forme d’empathie mondialisée; elle est porteuse de mobilisations planétaires.

L'espace-temps électromagnétique détruit l'horizon du monde et contribue à son accélération.

A l'origine de cette macro-résonance, il y a une découverte de Heinrich Hertz dans les années 1880. Le physicien montre que l'on peut transmettre des ondes électromagnétiques par résonance. Avec sa découverte, les ondes sont théoriquement transmises à la vitesse de la lumière, soit 1 million de fois plus rapidement que le son. C'est tout l'espace-temps perceptible qui explose. Il se conforme à la vitesse de la lumière et non plus du son, il n'existe donc plus. 

Paul Virilio, dans L'espace critique décrypte ce basculement  : « L'espace-temps de la représentation optoéléctronique du monde n'est donc plus celui des dimensions physiques de la géométrie : la profondeur n'est plus celle de l'horizon visuel, ni celle du point de fuite de la perspective mais uniquement celle de la grandeur primitive de la vitesse, l'inventeur de ce nouveau vide (vide du vite) qui remplace désormais toute étendue, toute profondeur de champ. »

Après Hertz, l'espace-temps électromagnétique planétaire détruit l'espace fini, visuel et sonore de notre environnement immédiat. Il détruit l'horizon et contribue à l'accélération du monde, alors même que pour Rosa, la résonance en constitue le remède.

Comment aller à l’encontre de cette uniformisation du monde ?

A.C. : Face à cette macro-résonance qui détruit notre espace-temps propre, la reterritorialisation pourrait être une solution. Par exemple, les écologistes sonores enregistrent les paysages acoustiques pour lutter contre leur uniformisation (et leur destruction) par l'homme qui y impose ses avions et ses motoneiges, ses voitures et ses machines etc. Mais en constituant leurs banques de données sonores, ils déterritorialisent en permanence et transforment ces paysages en messages répondant aux normes médiatiques de la vitesse. C'est tout le paradoxe de s'acheter des CDs de chants d'oiseaux quand on peut les écouter dans son jardin ! 

Il faut peut-être, alors, se ranger du côté de la dé-territorialisation, à l'instar de Félix Guattari qui prône une écosophie globale. Une forme de nomadisme qui permet à l'être humain de transporter son territoire avec lui, où qu'il aille. Ou alors, comme le pense l'écologiste acoustique Raymond Schafer, accepter notre schizotopie. Le fait que nous vivions dans deux mondes à la fois : le monde réel avec un horizon fini et le monde des médias, ubiquitaire et instantané.


_______

Philosophe, Alexandre Chèvremont a publié aux PUR L’Esthétique de la musique classique – de Winckelmann à Hegel. Il est l’auteur de nombreux articles sur la musique, sur l’oreille et sur le son. Outre l’étude de la période des Lumières et du romantisme, notamment chez les auteurs de langue allemande, il s’intéresse également aux questions contemporaines liées au son.

Un grand merci à Taoufik Vallipuram pour son appui précieux lors de l'entretien.

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Solène Manouvrier
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March 24, 2020

Quand le monde accélère, l’horizon disparaît

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Solène Manouvrier
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ENTRETIEN avec Alexandre Chèvremont. A l’heure où les tweets, les virus et les images s’échangent partout dans le monde, de façon quasi instantanée, que reste-t-il de notre horizon spatio-temporel ? Que nous explique la résonance acoustique sur l’état du monde, des médias et du politique ?

Aujourd'hui, les minorités disent être inaudibles des pouvoirs. Comment l'expliquer ?

A.C. : Il y a toujours eu un filtre entre le pouvoir et la population, une forme de cour qui ne montre au pouvoir que ce qu'il a envie d'entendre : son propre écho. L’écho est la répétition de ma propre voix, sans rencontre d’une altérité. Au contraire de la résonance, qui est un phénomène ondulatoire (acoustique, mais pas seulement) par lequel un excitateur provoque une réaction du résonateur si et seulement si il trouve sa fréquence propre. Mais la résonance peut, elle-aussi, être génératrice de catastrophes (ce que Hartmut Rosa nomme la « résonance catastrophique »), à l'image du pont qui s’écroule lorsque la troupe qui le traverse marche au même rythme, comme un seul homme, et entre en résonance avec ses piliers. 

En musique, l’unisson (de l'hymne militaire ou national) est lui aussi potentiellement catastrophique. En même temps qu'il galvanise, il exclut. Celui qui ne chante pas avec les autres est mis à l'écart. L'Ode à la joie (le poème de Schiller, mis en musique par Beethoven, et qui est l’hymne de l’Union européenne), dans l'une de ses strophes, ne dit rien d'autre « Celui qui n'a pas pu nouer amitié, qu'il s'écarte en pleurant de notre cercle ». Dans les sociétés totalitaires, la mise au pas est tellement puissante et l’homogénéité tellement forte, qu’elles finissent par s’effondrer.

Une autre forme de résonance est-elle possible ?

A.C. : La résonance polyphonique offre un contre-modèle à l'uniformisation du monde véhiculée par l'écho et l'unisson, et donc une forme de contre-pouvoir. Dès le Moyen Âge, l’invention de la polyphonie vocale, qui peut compter jusqu’à quarante voix différentes, contredit l’injonction du pape Grégoire le Grand selon laquelle le chant doit être à l’unisson pour rendre la Parole divine la plus intelligible possible. Celle-ci, avec la polyphonie, devient vite incompréhensible et passe au second plan par rapport à la musique qui, elle, s’autonomise. La polyphonie représente donc une forme d’affranchissement par rapport au pouvoir au sein même du service liturgique.

Ces chants consacrent aussi la possibilité pour une pluralité d'individus d'entrer en résonance les uns avec les autres. La résonance propose donc un modèle de société harmonieuse, une société dans laquelle chacun entre en interaction avec autrui en reconnaissant son altérité, à l'opposé d'un modèle d'uniformisation totalitaire.

C'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. 

Comment des individus peuvent-ils entrer en résonance les uns avec les autres?

A.C. : Pour commencer, il faut déconstruire le mythe de l'individu : il n'existe pas en soi. Comme l'explique Simondon, il résulte d'un processus d'individuation progressive, de sorte qu’une part de “pré-individuel” subsiste toujours dans chaque individu. Lorsqu'il rencontre le sensible, cette part refait surface, elle le submerge et le dépasse. Nous sortons dès lors du préjugé rationaliste selon lequel toute expérience sensible serait individuelle alors que le langage et la raison permettraient la communication. Jacques Rancière, dans Le partage du sensible, montre qu'il y a dans le sensible quelque chose qui se partage et qui fait sens en direction d'un commun.

Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Plus encore, l'idéal de la sociabilité repose sur notre capacité à partager du sensible pour Kant et les Lumières. Loin de la vision économiste qui fait de l'homme un agent à la poursuite de ses intérêts propres, pour ces penseurs, c'est notre faculté à partager du sensible qui fonde la polis, un espace public d'expression et de citoyenneté. Si tout le sensible est renvoyé aux sphères privées, cet espace pour le débat et la critique n'existe plus, c'est une forme de dictature. 

Rousseau pense ainsi que le français n'est pas une langue favorable à l'émergence de communautés politiques. Dans son Essai sur l'origine des langues, il explique que la langue française est certes très rationnelle et intelligente mais que c'est une langue sourde. Elle ne s'entend pas, contrairement à l'italien qui est chantant et sonnant. Elle est structurée comme une langue privée, faite pour les salons, et non pas comme une parole publique et politique comme le grec ou le latin.

Les médias fournissent-ils un autre moyen de fonder une communauté politique ?

A.C. : Aujourd'hui, le rôle des médias est ambivalent. D'un côté, ils contribuent à formater la pensée et donc le politique. Avec Twitter, on est réduit à penser en 280 caractères. Marshall McLuhan le résume très simplement : « Le medium, c'est le message ». Mais ce n’est pas un phénomène nouveau, la musique avait déjà montré la voie, quand l'invention du 78 tours eut pour conséquence de standardiser les formats d'enregistrement à trois minutes.

Avec internet, ces médias qui étaient censés renvoyer les gens chez eux sont devenus des armes de mobilisation massive.

D'un autre côté, les médias instituent un rapport privatisé au monde. Par leur entremise, les personnes restent chez elles et ne se rencontrent pas pour échanger. En cela, la télévision est un instrument de pouvoir colossal. Pourtant, avec internet, ces médias qui étaient censés reléguer les personnes dans la sphère privée sont devenus des armes de mobilisation massive. Sur les réseaux sociaux, l'existence privée est rendue publique, dans une forme d'exposition de soi qui reste très narcissique et qui brouille la distinction essentielle du privé et du public. En même temps, ces réseaux augmentent notre capacité à mettre des choses en commun, à partager du sensible et donc, créer du politique. 

Les médias permettent de partager du sensible, dans le monde entier, en quelques secondes... Que signifie cette résonance là ?

A.C. : Quand on reçoit ou envoie un mail, quand on regarde la télé, quand on écoute la radio,  la transmission se fait à la vitesse des ondes électromagnétiques, et donc, théoriquement, de la lumière. Dans notre monde, il n'y a quasiment pas de décalage entre l'émission et la réception du message. La transmission d'informations est ubiquitaire et la résonance, planétaire. Cela correspond au modèle catastrophiste de la résonance : on est davantage dans l'uniformisation du monde que dans la polyphonie. C'est notre capacité à donner de l'argent pour le Laos sans donner deux euros au clochard dans la rue. Ce sont ces jeunes qui vivent au fin fond de la campagne et finissent par adopter des comportements semblables à ceux des jeunes des milieux urbains. Mais cette résonance favorise en même temps une forme d’empathie mondialisée; elle est porteuse de mobilisations planétaires.

L'espace-temps électromagnétique détruit l'horizon du monde et contribue à son accélération.

A l'origine de cette macro-résonance, il y a une découverte de Heinrich Hertz dans les années 1880. Le physicien montre que l'on peut transmettre des ondes électromagnétiques par résonance. Avec sa découverte, les ondes sont théoriquement transmises à la vitesse de la lumière, soit 1 million de fois plus rapidement que le son. C'est tout l'espace-temps perceptible qui explose. Il se conforme à la vitesse de la lumière et non plus du son, il n'existe donc plus. 

Paul Virilio, dans L'espace critique décrypte ce basculement  : « L'espace-temps de la représentation optoéléctronique du monde n'est donc plus celui des dimensions physiques de la géométrie : la profondeur n'est plus celle de l'horizon visuel, ni celle du point de fuite de la perspective mais uniquement celle de la grandeur primitive de la vitesse, l'inventeur de ce nouveau vide (vide du vite) qui remplace désormais toute étendue, toute profondeur de champ. »

Après Hertz, l'espace-temps électromagnétique planétaire détruit l'espace fini, visuel et sonore de notre environnement immédiat. Il détruit l'horizon et contribue à l'accélération du monde, alors même que pour Rosa, la résonance en constitue le remède.

Comment aller à l’encontre de cette uniformisation du monde ?

A.C. : Face à cette macro-résonance qui détruit notre espace-temps propre, la reterritorialisation pourrait être une solution. Par exemple, les écologistes sonores enregistrent les paysages acoustiques pour lutter contre leur uniformisation (et leur destruction) par l'homme qui y impose ses avions et ses motoneiges, ses voitures et ses machines etc. Mais en constituant leurs banques de données sonores, ils déterritorialisent en permanence et transforment ces paysages en messages répondant aux normes médiatiques de la vitesse. C'est tout le paradoxe de s'acheter des CDs de chants d'oiseaux quand on peut les écouter dans son jardin ! 

Il faut peut-être, alors, se ranger du côté de la dé-territorialisation, à l'instar de Félix Guattari qui prône une écosophie globale. Une forme de nomadisme qui permet à l'être humain de transporter son territoire avec lui, où qu'il aille. Ou alors, comme le pense l'écologiste acoustique Raymond Schafer, accepter notre schizotopie. Le fait que nous vivions dans deux mondes à la fois : le monde réel avec un horizon fini et le monde des médias, ubiquitaire et instantané.


_______

Philosophe, Alexandre Chèvremont a publié aux PUR L’Esthétique de la musique classique – de Winckelmann à Hegel. Il est l’auteur de nombreux articles sur la musique, sur l’oreille et sur le son. Outre l’étude de la période des Lumières et du romantisme, notamment chez les auteurs de langue allemande, il s’intéresse également aux questions contemporaines liées au son.

Un grand merci à Taoufik Vallipuram pour son appui précieux lors de l'entretien.

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