Magazine
April 4, 2018

L'économie collaborative, c'est fini

La sortie en grande pompe du rapport Terrasse signe d’une certaine façon l’entrée de l’économie collaborative sur la scène politique, la vraie. Pourtant, j’avoue avoir de plus en plus de mal à réprimer un sentiment de malaise.

Pour une fois, j’irai droit au but : l’économie collaborative, c’est terminé. C’est comme ça. C’est un peu triste, mais c’est comme ça. Non pas parce que de vilaines plateformes capitalistes seraient parvenues à honteusement exploiter les élans altruistes et désintéressés des citoyens, des consom’acteurs (Dieu que les néologismes bullshit vieillissent mal !) ou quelque autre niaiserie du même ordre. Non. L’économie collaborative est morte tout simplement parce qu’en tant que concept, elle a perdu toute puissance explicative. Ce n’est pas un drame : les catégories de pensée ne sont pas éternelles. La plupart permettent d’éclairer les phénomènes d’un jour nouveau pendant un temps, mais finissent par occulter la réalité plus qu’elles ne la dévoilent. Une fois ce point de non-retour atteint, une seule solution s’impose : l’euthanasie. Mesdames et messieurs, voici donc l’oraison funèbre de l’économie collaborative.

Elle est morte comme elle a vécu…

J’ai bien connu l’économie collaborative. Je l’ai côtoyée chaque jour pendant trois ans. Avec mes camarades de OuiShare, nous faisons partie de ceux qui ont contribué à forger le concept. Qu’avions-nous en tête à l’époque ? Étions-nous donc jeunes et naïfs ? Sans doute un peu : on n’est pas sérieux quand on a 25 ans. Mais ne vous attendez pas à un mea culpa en bonne et due forme de ma part. Nous avions nos raisons. Déjà, nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie. Non seulement parce que l’idéologie du sharing - cette espèce de collectivisme au rabais et à la cool - servait de cache-sexe un peu grossier aux stratégies d’acquisition client des plateformes californiennes qui entraient alors triomphalement dans Paris, et que merde, on ne nous la fait pas à nous autres, Français à l’esprit cartésien !

Nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie

Mais surtout parce qu’elle trimballait dans son sillage toute une foule de donneurs de leçon un peu louches, qui semblaient attendre quelque grande transformation de l’addition de changements de comportements individuels. La vertu au pouvoir ! Personnellement, ces élucubrations m’ont toujours semblé à peu près aussi stupides que l’idée de moralisation du capitalisme chère au précédent locataire de l’Elysée. La réponse devait au contraire être systémique, et le terme de collaboratif nous semblait moins chargé, plus neutre sur le plan axiologique, pour le dire pompeusement. Avec lui, on ne commençait pas à s'imaginer le Christ partageant le pain et le vin avec ses disciples, et avec un peu de chance, on pouvait même s’extraire des débats stériles sur le marchand et le non-marchand, l’avidité dévorante et le désintéressement pur et éthéré. Pour un temps.

De biens piètres marchands d’idées

Collaboratif, cela sert à décrire des systèmes qui ne sont fondés ni sur la hiérarchie, ni sur la compétition. Cela nous permettait de mettre le doigt sur une forme de singularité - au sens physique du terme - au sein de l’économie de marché, qui n’est après tout que l’agrégat de structures organisées verticalement entrant en compétition entre elles pour l’accès aux ressources. Cela n’était pas complètement idiot.

Pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger

A notre décharge, ni moi ni mes camarades n’avons jamais fait mystère du côté fourre-tout du concept d’économie collaborative. Il ne s’agissait pas d’un secteur économique défini. Bien sûr, mettre Airbnb, BlaBlaCar, les fablabs et Wikipedia dans le même sac, c’était, comme disent les anglo-saxons, une heroic assumption. Nous avons, me semble-t-il, toujours fait état de nos doutes, et même parfois de nos revirements de pensées. Et franchement, tout le monde n’a pas ce genre de scrupules, par les temps qui courent. Nous aurions fait de bien mauvais consultants, incapables que nous étions de correctement marketer nos pensées. Car pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger. Ce qui nous donne, aujourd’hui, le triomphe éclatant et universel du bullshit (allez, deux échantillons gratuits ici et ici) : des concepts dégradés, foireux, bien emballés dans des présentations Powerpoint moches, ou pire, de jolies Keynote. En un mot : inoffensifs. L’idée castrée de son potentiel de subversion. Mais je m’égare.

De l’art délicat de la prophétie

Pour nous, surtout, parler d’économie collaborative, c’était faire un pari sur l’avenir. Les grosses plateformes étaient certes rares et pas toujours sympas, mais elles devaient former une sorte d’avant-garde : leur succès annonçait une sortie future de la marginalité pour toute une foultitude de sympathiques initiatives souvent un peu barrées. Les hérauts d’un changement de paradigme à portée de main. Les dernières lueurs du capitalisme. Rien que ça.

Et là, nous touchons au coeur du problème : je n’y crois plus. Nous avons vu beaucoup de projets vivoter quelques années, nous avons vu encore plus de startups mourir, et les gros, de leur côté, ont continué à croître (sans doute un peu trop, d’ailleurs, si l’on en croit les craintes liées à l’éclatement imminent d’une bulle). Dans les conférences que je donne, ce sont toujours les mêmes exemples qui reviennent (Wikispeed, Protei, Loconomics, et j’en passe), et franchement, je n’ai rien de nouveau à dire à leur sujet. Et alors, me direz-vous ? Ce genre de transformation prend du temps, non ? Peut-être, mais en tout état de cause, je n’arrive pas à faire comme si Open Desk et Uber avançaient non seulement dans une même direction, mais encore à des rythmes synchrones. Le concept d’économie collaborative était un composite par construction, dès son origine, mais les tensions qui le travaillent ont aujourd’hui atteint un niveau tel qu’il est impossible de le maintenir en vie. Il faut débrancher la prise. Requiescat in pace.

“La vie s’achève, mais le travail jamais” (proverbe arabe)

Que faudra-t-il retenir de toute cette séquence ? Au travers du prisme de feu l’économie collaborative, c’est avant tout un mode d’organisation du travail inédit qui s’est retrouvé exposé au grand jour. En effet, les initiatives qui se sont retrouvées étiquetées « collaboratives » ont un dénominateur commun : elles recourent toutes massivement à du travail non-salarié. Or, le salariat, ou travail subordonné, n’est pas qu’un statut et un cadre juridique : c’est également un mode d’organisation de la production et de ses rapports, en un mot le fondement du contrat social contemporain.

Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable

Alors non, le salariat ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais une part substantielle de la valeur économique est déjà largement produite hors de ses cadres. Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable. D’avance, mes excuses aux amateurs d’uberisation et de concepts clé en main et généralisateurs. Pour appréhender ce qui n’est rien de plus qu’une transformation du travail - ce qui est déjà pas mal - amusons-nous à esquisser une grille de lecture sur la tombe de la défunte économie collaborative :

  • Le digital labor. Difficile à traduire en français, je me risquerai à dire : prolétarisation numérique. En gros, tout le travail d’alimentation en données des usines algorithmiques géantes que vous et moi effectuons. Vos recherches sur Google, vos statuts Facebook, vos données de géolocalisation, la fréquence cardiaque enregistrée en continu par votre fitbit, etc. forment la part involontaire du digital labor. Il existe parallèlement un digital labor volontaire, dont l’exemple le plus éclatant est Amazon Mechanical Turk. Yann Moulier-Boutang nous compare à des abeilles dans la grande ruche du numérique mondialisé; cette métaphore est juste, mais en partie seulement, car en l’état actuel de nos rapports avec les grandes plateformes, nous ressemblons davantage à des pucerons colonisés par des fourmis accros au miellat qu’à des pollinisateurs. Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous recommande la lecture de Qu’est-ce que le Digital Labor des excellents Antonio Casilli et Dominique Cardon.
  • Le travail amateur, ou « pair-à-pair », à prendre ici dans un sens très restreint. Il s’agit des échanges de biens et services entre particuliers qui se maintiennent à un niveau infra-professionnel. Mettre une fois de temps en temps son appartement ou sa voiture en location, mais sans rentrer dans une logique d’accumulation du capital et sans qu’une relation de subordination claire ne s’installe véritablement entre celui qui fournit le service et celui qui le reçoit. Bref, il s’agit de l’économie de la mutualisation, dont il est douteux que le potentiel de croissance soit faramineux, mais dont on ne peut ignorer l’existence.
  • Le travail autonome. Le gros morceau : la freelancisation croissante du marché du travail et l’eclipse relative du travail subordonné. Aux Etats-Unis, les travailleurs indépendants représenteraient d’ores et déjà un tiers de la main d’oeuvre. Les causes du phénomène ? L’automatisation qui touche aujourd’hui les métiers traditionnellement dévolus aux cols blancs et rend par ricochet le travail subordonné inutile, et la baisse continue des coûts de transaction qui fait diminuer le périmètre de l’entreprise comme peau de chagrin. Le développement du travail indépendant constitue le gros du défi à relever pour nos sociétés, aussi bien sur le plan intellectuel - il nous oblige à repenser les formes de l’exploitation - que sur le plan politique (la réinvention de la protection sociale passant au premier plan).

Voilà. La bonne nouvelle, c’est que nous allons pouvoir définitivement arrêter de méditer sur le “périmètre” et les "contours" de l’économie collaborative. Le travail : l'aliénation ou la liberté ? Et tout le reste est littérature.

L'économie collaborative, c'est fini

by 
Arthur De Grave
Arthur De Grave
Magazine
June 23, 2016
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Avec la sortie du rapport Terrasse, l'économie collaborative devait entrer dans la cours des grands. Pas de chance : le concept est en miettes.

La sortie en grande pompe du rapport Terrasse signe d’une certaine façon l’entrée de l’économie collaborative sur la scène politique, la vraie. Pourtant, j’avoue avoir de plus en plus de mal à réprimer un sentiment de malaise.

Pour une fois, j’irai droit au but : l’économie collaborative, c’est terminé. C’est comme ça. C’est un peu triste, mais c’est comme ça. Non pas parce que de vilaines plateformes capitalistes seraient parvenues à honteusement exploiter les élans altruistes et désintéressés des citoyens, des consom’acteurs (Dieu que les néologismes bullshit vieillissent mal !) ou quelque autre niaiserie du même ordre. Non. L’économie collaborative est morte tout simplement parce qu’en tant que concept, elle a perdu toute puissance explicative. Ce n’est pas un drame : les catégories de pensée ne sont pas éternelles. La plupart permettent d’éclairer les phénomènes d’un jour nouveau pendant un temps, mais finissent par occulter la réalité plus qu’elles ne la dévoilent. Une fois ce point de non-retour atteint, une seule solution s’impose : l’euthanasie. Mesdames et messieurs, voici donc l’oraison funèbre de l’économie collaborative.

Elle est morte comme elle a vécu…

J’ai bien connu l’économie collaborative. Je l’ai côtoyée chaque jour pendant trois ans. Avec mes camarades de OuiShare, nous faisons partie de ceux qui ont contribué à forger le concept. Qu’avions-nous en tête à l’époque ? Étions-nous donc jeunes et naïfs ? Sans doute un peu : on n’est pas sérieux quand on a 25 ans. Mais ne vous attendez pas à un mea culpa en bonne et due forme de ma part. Nous avions nos raisons. Déjà, nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie. Non seulement parce que l’idéologie du sharing - cette espèce de collectivisme au rabais et à la cool - servait de cache-sexe un peu grossier aux stratégies d’acquisition client des plateformes californiennes qui entraient alors triomphalement dans Paris, et que merde, on ne nous la fait pas à nous autres, Français à l’esprit cartésien !

Nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie

Mais surtout parce qu’elle trimballait dans son sillage toute une foule de donneurs de leçon un peu louches, qui semblaient attendre quelque grande transformation de l’addition de changements de comportements individuels. La vertu au pouvoir ! Personnellement, ces élucubrations m’ont toujours semblé à peu près aussi stupides que l’idée de moralisation du capitalisme chère au précédent locataire de l’Elysée. La réponse devait au contraire être systémique, et le terme de collaboratif nous semblait moins chargé, plus neutre sur le plan axiologique, pour le dire pompeusement. Avec lui, on ne commençait pas à s'imaginer le Christ partageant le pain et le vin avec ses disciples, et avec un peu de chance, on pouvait même s’extraire des débats stériles sur le marchand et le non-marchand, l’avidité dévorante et le désintéressement pur et éthéré. Pour un temps.

De biens piètres marchands d’idées

Collaboratif, cela sert à décrire des systèmes qui ne sont fondés ni sur la hiérarchie, ni sur la compétition. Cela nous permettait de mettre le doigt sur une forme de singularité - au sens physique du terme - au sein de l’économie de marché, qui n’est après tout que l’agrégat de structures organisées verticalement entrant en compétition entre elles pour l’accès aux ressources. Cela n’était pas complètement idiot.

Pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger

A notre décharge, ni moi ni mes camarades n’avons jamais fait mystère du côté fourre-tout du concept d’économie collaborative. Il ne s’agissait pas d’un secteur économique défini. Bien sûr, mettre Airbnb, BlaBlaCar, les fablabs et Wikipedia dans le même sac, c’était, comme disent les anglo-saxons, une heroic assumption. Nous avons, me semble-t-il, toujours fait état de nos doutes, et même parfois de nos revirements de pensées. Et franchement, tout le monde n’a pas ce genre de scrupules, par les temps qui courent. Nous aurions fait de bien mauvais consultants, incapables que nous étions de correctement marketer nos pensées. Car pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger. Ce qui nous donne, aujourd’hui, le triomphe éclatant et universel du bullshit (allez, deux échantillons gratuits ici et ici) : des concepts dégradés, foireux, bien emballés dans des présentations Powerpoint moches, ou pire, de jolies Keynote. En un mot : inoffensifs. L’idée castrée de son potentiel de subversion. Mais je m’égare.

De l’art délicat de la prophétie

Pour nous, surtout, parler d’économie collaborative, c’était faire un pari sur l’avenir. Les grosses plateformes étaient certes rares et pas toujours sympas, mais elles devaient former une sorte d’avant-garde : leur succès annonçait une sortie future de la marginalité pour toute une foultitude de sympathiques initiatives souvent un peu barrées. Les hérauts d’un changement de paradigme à portée de main. Les dernières lueurs du capitalisme. Rien que ça.

Et là, nous touchons au coeur du problème : je n’y crois plus. Nous avons vu beaucoup de projets vivoter quelques années, nous avons vu encore plus de startups mourir, et les gros, de leur côté, ont continué à croître (sans doute un peu trop, d’ailleurs, si l’on en croit les craintes liées à l’éclatement imminent d’une bulle). Dans les conférences que je donne, ce sont toujours les mêmes exemples qui reviennent (Wikispeed, Protei, Loconomics, et j’en passe), et franchement, je n’ai rien de nouveau à dire à leur sujet. Et alors, me direz-vous ? Ce genre de transformation prend du temps, non ? Peut-être, mais en tout état de cause, je n’arrive pas à faire comme si Open Desk et Uber avançaient non seulement dans une même direction, mais encore à des rythmes synchrones. Le concept d’économie collaborative était un composite par construction, dès son origine, mais les tensions qui le travaillent ont aujourd’hui atteint un niveau tel qu’il est impossible de le maintenir en vie. Il faut débrancher la prise. Requiescat in pace.

“La vie s’achève, mais le travail jamais” (proverbe arabe)

Que faudra-t-il retenir de toute cette séquence ? Au travers du prisme de feu l’économie collaborative, c’est avant tout un mode d’organisation du travail inédit qui s’est retrouvé exposé au grand jour. En effet, les initiatives qui se sont retrouvées étiquetées « collaboratives » ont un dénominateur commun : elles recourent toutes massivement à du travail non-salarié. Or, le salariat, ou travail subordonné, n’est pas qu’un statut et un cadre juridique : c’est également un mode d’organisation de la production et de ses rapports, en un mot le fondement du contrat social contemporain.

Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable

Alors non, le salariat ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais une part substantielle de la valeur économique est déjà largement produite hors de ses cadres. Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable. D’avance, mes excuses aux amateurs d’uberisation et de concepts clé en main et généralisateurs. Pour appréhender ce qui n’est rien de plus qu’une transformation du travail - ce qui est déjà pas mal - amusons-nous à esquisser une grille de lecture sur la tombe de la défunte économie collaborative :

  • Le digital labor. Difficile à traduire en français, je me risquerai à dire : prolétarisation numérique. En gros, tout le travail d’alimentation en données des usines algorithmiques géantes que vous et moi effectuons. Vos recherches sur Google, vos statuts Facebook, vos données de géolocalisation, la fréquence cardiaque enregistrée en continu par votre fitbit, etc. forment la part involontaire du digital labor. Il existe parallèlement un digital labor volontaire, dont l’exemple le plus éclatant est Amazon Mechanical Turk. Yann Moulier-Boutang nous compare à des abeilles dans la grande ruche du numérique mondialisé; cette métaphore est juste, mais en partie seulement, car en l’état actuel de nos rapports avec les grandes plateformes, nous ressemblons davantage à des pucerons colonisés par des fourmis accros au miellat qu’à des pollinisateurs. Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous recommande la lecture de Qu’est-ce que le Digital Labor des excellents Antonio Casilli et Dominique Cardon.
  • Le travail amateur, ou « pair-à-pair », à prendre ici dans un sens très restreint. Il s’agit des échanges de biens et services entre particuliers qui se maintiennent à un niveau infra-professionnel. Mettre une fois de temps en temps son appartement ou sa voiture en location, mais sans rentrer dans une logique d’accumulation du capital et sans qu’une relation de subordination claire ne s’installe véritablement entre celui qui fournit le service et celui qui le reçoit. Bref, il s’agit de l’économie de la mutualisation, dont il est douteux que le potentiel de croissance soit faramineux, mais dont on ne peut ignorer l’existence.
  • Le travail autonome. Le gros morceau : la freelancisation croissante du marché du travail et l’eclipse relative du travail subordonné. Aux Etats-Unis, les travailleurs indépendants représenteraient d’ores et déjà un tiers de la main d’oeuvre. Les causes du phénomène ? L’automatisation qui touche aujourd’hui les métiers traditionnellement dévolus aux cols blancs et rend par ricochet le travail subordonné inutile, et la baisse continue des coûts de transaction qui fait diminuer le périmètre de l’entreprise comme peau de chagrin. Le développement du travail indépendant constitue le gros du défi à relever pour nos sociétés, aussi bien sur le plan intellectuel - il nous oblige à repenser les formes de l’exploitation - que sur le plan politique (la réinvention de la protection sociale passant au premier plan).

Voilà. La bonne nouvelle, c’est que nous allons pouvoir définitivement arrêter de méditer sur le “périmètre” et les "contours" de l’économie collaborative. Le travail : l'aliénation ou la liberté ? Et tout le reste est littérature.

by 
Arthur De Grave
Arthur De Grave
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June 23, 2016

L'économie collaborative, c'est fini

by Fernanda Marin
Arthur De Grave
Arthur De Grave
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February 15, 2016
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Avec la sortie du rapport Terrasse, l'économie collaborative devait entrer dans la cours des grands. Pas de chance : le concept est en miettes.

La sortie en grande pompe du rapport Terrasse signe d’une certaine façon l’entrée de l’économie collaborative sur la scène politique, la vraie. Pourtant, j’avoue avoir de plus en plus de mal à réprimer un sentiment de malaise.

Pour une fois, j’irai droit au but : l’économie collaborative, c’est terminé. C’est comme ça. C’est un peu triste, mais c’est comme ça. Non pas parce que de vilaines plateformes capitalistes seraient parvenues à honteusement exploiter les élans altruistes et désintéressés des citoyens, des consom’acteurs (Dieu que les néologismes bullshit vieillissent mal !) ou quelque autre niaiserie du même ordre. Non. L’économie collaborative est morte tout simplement parce qu’en tant que concept, elle a perdu toute puissance explicative. Ce n’est pas un drame : les catégories de pensée ne sont pas éternelles. La plupart permettent d’éclairer les phénomènes d’un jour nouveau pendant un temps, mais finissent par occulter la réalité plus qu’elles ne la dévoilent. Une fois ce point de non-retour atteint, une seule solution s’impose : l’euthanasie. Mesdames et messieurs, voici donc l’oraison funèbre de l’économie collaborative.

Elle est morte comme elle a vécu…

J’ai bien connu l’économie collaborative. Je l’ai côtoyée chaque jour pendant trois ans. Avec mes camarades de OuiShare, nous faisons partie de ceux qui ont contribué à forger le concept. Qu’avions-nous en tête à l’époque ? Étions-nous donc jeunes et naïfs ? Sans doute un peu : on n’est pas sérieux quand on a 25 ans. Mais ne vous attendez pas à un mea culpa en bonne et due forme de ma part. Nous avions nos raisons. Déjà, nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie. Non seulement parce que l’idéologie du sharing - cette espèce de collectivisme au rabais et à la cool - servait de cache-sexe un peu grossier aux stratégies d’acquisition client des plateformes californiennes qui entraient alors triomphalement dans Paris, et que merde, on ne nous la fait pas à nous autres, Français à l’esprit cartésien !

Nous n’avions pas envie de parler le langage de l’économie du partage. Au mieux, il nous ennuyait, au pire, il nous semblait puer l’hypocrisie

Mais surtout parce qu’elle trimballait dans son sillage toute une foule de donneurs de leçon un peu louches, qui semblaient attendre quelque grande transformation de l’addition de changements de comportements individuels. La vertu au pouvoir ! Personnellement, ces élucubrations m’ont toujours semblé à peu près aussi stupides que l’idée de moralisation du capitalisme chère au précédent locataire de l’Elysée. La réponse devait au contraire être systémique, et le terme de collaboratif nous semblait moins chargé, plus neutre sur le plan axiologique, pour le dire pompeusement. Avec lui, on ne commençait pas à s'imaginer le Christ partageant le pain et le vin avec ses disciples, et avec un peu de chance, on pouvait même s’extraire des débats stériles sur le marchand et le non-marchand, l’avidité dévorante et le désintéressement pur et éthéré. Pour un temps.

De biens piètres marchands d’idées

Collaboratif, cela sert à décrire des systèmes qui ne sont fondés ni sur la hiérarchie, ni sur la compétition. Cela nous permettait de mettre le doigt sur une forme de singularité - au sens physique du terme - au sein de l’économie de marché, qui n’est après tout que l’agrégat de structures organisées verticalement entrant en compétition entre elles pour l’accès aux ressources. Cela n’était pas complètement idiot.

Pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger

A notre décharge, ni moi ni mes camarades n’avons jamais fait mystère du côté fourre-tout du concept d’économie collaborative. Il ne s’agissait pas d’un secteur économique défini. Bien sûr, mettre Airbnb, BlaBlaCar, les fablabs et Wikipedia dans le même sac, c’était, comme disent les anglo-saxons, une heroic assumption. Nous avons, me semble-t-il, toujours fait état de nos doutes, et même parfois de nos revirements de pensées. Et franchement, tout le monde n’a pas ce genre de scrupules, par les temps qui courent. Nous aurions fait de bien mauvais consultants, incapables que nous étions de correctement marketer nos pensées. Car pour faire d’une idée quelque chose de vendable et la monnayer à bon prix, il est obligatoire d’en gommer les aspérités et de l’empêcher à tout prix de continuer à bouger. Ce qui nous donne, aujourd’hui, le triomphe éclatant et universel du bullshit (allez, deux échantillons gratuits ici et ici) : des concepts dégradés, foireux, bien emballés dans des présentations Powerpoint moches, ou pire, de jolies Keynote. En un mot : inoffensifs. L’idée castrée de son potentiel de subversion. Mais je m’égare.

De l’art délicat de la prophétie

Pour nous, surtout, parler d’économie collaborative, c’était faire un pari sur l’avenir. Les grosses plateformes étaient certes rares et pas toujours sympas, mais elles devaient former une sorte d’avant-garde : leur succès annonçait une sortie future de la marginalité pour toute une foultitude de sympathiques initiatives souvent un peu barrées. Les hérauts d’un changement de paradigme à portée de main. Les dernières lueurs du capitalisme. Rien que ça.

Et là, nous touchons au coeur du problème : je n’y crois plus. Nous avons vu beaucoup de projets vivoter quelques années, nous avons vu encore plus de startups mourir, et les gros, de leur côté, ont continué à croître (sans doute un peu trop, d’ailleurs, si l’on en croit les craintes liées à l’éclatement imminent d’une bulle). Dans les conférences que je donne, ce sont toujours les mêmes exemples qui reviennent (Wikispeed, Protei, Loconomics, et j’en passe), et franchement, je n’ai rien de nouveau à dire à leur sujet. Et alors, me direz-vous ? Ce genre de transformation prend du temps, non ? Peut-être, mais en tout état de cause, je n’arrive pas à faire comme si Open Desk et Uber avançaient non seulement dans une même direction, mais encore à des rythmes synchrones. Le concept d’économie collaborative était un composite par construction, dès son origine, mais les tensions qui le travaillent ont aujourd’hui atteint un niveau tel qu’il est impossible de le maintenir en vie. Il faut débrancher la prise. Requiescat in pace.

“La vie s’achève, mais le travail jamais” (proverbe arabe)

Que faudra-t-il retenir de toute cette séquence ? Au travers du prisme de feu l’économie collaborative, c’est avant tout un mode d’organisation du travail inédit qui s’est retrouvé exposé au grand jour. En effet, les initiatives qui se sont retrouvées étiquetées « collaboratives » ont un dénominateur commun : elles recourent toutes massivement à du travail non-salarié. Or, le salariat, ou travail subordonné, n’est pas qu’un statut et un cadre juridique : c’est également un mode d’organisation de la production et de ses rapports, en un mot le fondement du contrat social contemporain.

Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable

Alors non, le salariat ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais une part substantielle de la valeur économique est déjà largement produite hors de ses cadres. Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable. D’avance, mes excuses aux amateurs d’uberisation et de concepts clé en main et généralisateurs. Pour appréhender ce qui n’est rien de plus qu’une transformation du travail - ce qui est déjà pas mal - amusons-nous à esquisser une grille de lecture sur la tombe de la défunte économie collaborative :

  • Le digital labor. Difficile à traduire en français, je me risquerai à dire : prolétarisation numérique. En gros, tout le travail d’alimentation en données des usines algorithmiques géantes que vous et moi effectuons. Vos recherches sur Google, vos statuts Facebook, vos données de géolocalisation, la fréquence cardiaque enregistrée en continu par votre fitbit, etc. forment la part involontaire du digital labor. Il existe parallèlement un digital labor volontaire, dont l’exemple le plus éclatant est Amazon Mechanical Turk. Yann Moulier-Boutang nous compare à des abeilles dans la grande ruche du numérique mondialisé; cette métaphore est juste, mais en partie seulement, car en l’état actuel de nos rapports avec les grandes plateformes, nous ressemblons davantage à des pucerons colonisés par des fourmis accros au miellat qu’à des pollinisateurs. Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous recommande la lecture de Qu’est-ce que le Digital Labor des excellents Antonio Casilli et Dominique Cardon.
  • Le travail amateur, ou « pair-à-pair », à prendre ici dans un sens très restreint. Il s’agit des échanges de biens et services entre particuliers qui se maintiennent à un niveau infra-professionnel. Mettre une fois de temps en temps son appartement ou sa voiture en location, mais sans rentrer dans une logique d’accumulation du capital et sans qu’une relation de subordination claire ne s’installe véritablement entre celui qui fournit le service et celui qui le reçoit. Bref, il s’agit de l’économie de la mutualisation, dont il est douteux que le potentiel de croissance soit faramineux, mais dont on ne peut ignorer l’existence.
  • Le travail autonome. Le gros morceau : la freelancisation croissante du marché du travail et l’eclipse relative du travail subordonné. Aux Etats-Unis, les travailleurs indépendants représenteraient d’ores et déjà un tiers de la main d’oeuvre. Les causes du phénomène ? L’automatisation qui touche aujourd’hui les métiers traditionnellement dévolus aux cols blancs et rend par ricochet le travail subordonné inutile, et la baisse continue des coûts de transaction qui fait diminuer le périmètre de l’entreprise comme peau de chagrin. Le développement du travail indépendant constitue le gros du défi à relever pour nos sociétés, aussi bien sur le plan intellectuel - il nous oblige à repenser les formes de l’exploitation - que sur le plan politique (la réinvention de la protection sociale passant au premier plan).

Voilà. La bonne nouvelle, c’est que nous allons pouvoir définitivement arrêter de méditer sur le “périmètre” et les "contours" de l’économie collaborative. Le travail : l'aliénation ou la liberté ? Et tout le reste est littérature.

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Arthur De Grave
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