Magazine
September 5, 2022

Le Made in France a besoin de son plan de relance

En 2019, vous fondez Le Point Français, un atelier de confection textile à Nice. D'où l’idée vous est-elle venue ?

Serge Oponou : J'ai commencé dans la création de vêtements. J’ai toujours aimé faire parler les objets : déstructurer le cuir, ajouter des matières pour en faire une pièce exceptionnelle. Cela plaisait beaucoup aux boutiques de luxe. J’avais développé quelques marques et je vendais dans des grosses boutiques de la région, à Cannes ou à Nice. Mais je me suis rapidement heurté au constat qu'il était impossible, pour des petits créateurs comme moi, de trouver des ateliers de confection en France. Il fallait aller à l’étranger. Et donc, pour produire en France, la seule solution, c’était de monter mon propre atelier de confection. C’est à ce moment là que j'ai appelé Alex…

Alexandre Yao : Avec Serge, on est amis d’enfance. Ça faisait longtemps qu’on voulait bosser ensemble et qu’on parlait de nos rêves entrepreneuriaux. J'étais impressionné par ce qu'il avait réussi à faire dans le monde de la mode, je ne comprenais pas pourquoi ça n’explosait pas. A un moment, les planètes se sont alignées et on a décidé de s’associer. 

Et puis quand il m'a parlé de ce projet insensé de monter un atelier de confection en France... j'ai foncé ! Je n'ai pas tout de suite réalisé l'ampleur du défi qui nous attendait. En école de commerce, on nous apprend à avoir le maximum de coûts variables, y compris le travail, en externalisant la production. En ouvrant un atelier de confection, nos coûts variables sont devenus des coûts fixes. Conceptuellement pour moi, c’était fou de se dire qu’on allait engager des couturières, acheter des machines, etc. Alors même qu'aucun de nous deux ne savait coudre !

Comment avez-vous commencé ?

S. O. : On a commencé par racheter un tout petit atelier, dans un garage, en mai 2019. Nous avons embauché une couturière et nous sommes engagés sur un modèle hybride : nous produisions pour nous et, en même temps, pour d'autres créateurs. On s'est vite rendu compte que la demande était là. Cet atelier est rapidement devenu trop petit pour nous.

A. Y. : En septembre 2019, nous emménageons dans notre deuxième atelier, plus grand mais complètement brut. Il n'y avait rien : pas même d'électricité ni même de sol ! Nous avons dû tout faire nous-mêmes. Et puis est arrivé le Covid…

Au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Quel effet la crise sanitaire a-t-elle eu sur votre activité ?

A. Y. : Quand le Covid est arrivé, on ne savait pas à quelle sauce on allait être mangé. Nos clients ne nous répondaient plus au téléphone. On s’est retrouvé avec des produits sur les mains, à ne pas savoir qu’en faire.

S. O. : Cela a été extrêmement brutal. On n’a pas eu beaucoup de temps pour réfléchir. Il fallait s’adapter, et vite. Alors on a commencé à vendre des masques et des surblouses. Chaque jour était un jour nouveau. On produisait des masques, les gens du quartier faisaient la queue devant l’atelier pour s’en procurer. Et puis, du jour au lendemain, l’offre a rejoint la demande et plus personne n’était intéressé. Il a fallu se réinventer. Cela a contribué à nous forger.

Produire en France, c’est une aventure entrepreneuriale mais aussi sociale ?

S. O. : Au moment du Covid, on parlait surtout de relocalisation pour ne plus être vulnérable face aux chocs extérieurs. La guerre en Ukraine nous rappelle aujourd’hui combien cet enjeu de résilience est important. Mais la valeur du Made in France est aussi sociale. Nous avons aujourd'hui 50 salarié-es. Pendant la crise du Covid-19 et malgré les nombreuses incertitudes, nous avons décidé de tous-tes les garder en CDI. C'était évidemment difficile, mais c'était dans la continuité des valeurs sociales que nous développions au fur et à mesure que nous portions notre projet. Car au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Des profils formés à la couture professionnelle, en France en 2022, il y en a très peu ! 

Nous nous sommes vite rendus compte que les salarié-es manquaient de confiance en elles. Certaines partaient faire des ménages parce qu'elles n'avaient pas l'impression d'être utiles et de bien faire leur travail de confection. D'autres avaient des difficultés avec la langue française. Alors, spontanément, nous avons mis en place des cours de français. Après coup, on a découvert que cela avait un nom : c'est un « effort de formation » ! Aujourd'hui, nos salarié-es nous le rendent bien : nous avons relativement peu de départs. Quelques-un-es travaillent même avec nous depuis le début. Nous en sommes particulièrement fiers. 

Comment recrute-t-on des couturières professionnelles en France, en 2022 ?

A. Y. Bonne question ! En tant qu'employeur, notre principale difficulté consiste à trouver des profils formés à la couture professionnelle. Et il y en a très peu ! Nous avons donc pris le parti de les former nous-mêmes. Nous avons mis en place un système de formation en pair-à-pair : nos salarié-es expert-es forment les nouvelles. Sur le recrutement, notre critère principal c'est donc la motivation plus que les compétences. Du point de vue des salarié-es, la question du salaire est centrale : ce qui importe, c'est avant tout quel est le chiffre en bas à droite sur la fiche de paie. Aujourd'hui, nous arrivons à verser quelques primes, à augmenter légèrement les salaires, mais cela reste difficile dans un environnement hautement concurrentiel. Chez nos concurrents au Portugal ou en Pologne, le SMIC là-bas est inférieur à 800€… Et puis être couturière, c’est un métier difficile que tout le monde ne souhaite pas ou ne peut pas faire. Cela demande beaucoup de dextérité et une capacité de concentration importante. Donc non, le recrutement n’est pas facile dans notre secteur.

Quels sont vos principaux défis aujourd'hui ?

S. O. : Un axe très fort de développement consisterait à développer notre propre marque. Il y a aujourd'hui une vraie demande pour des vêtements écologiques, fabriqués en France. Mais pour le faire à l’échelle industrielle, et pas à l’échelle artisanale, cela demande beaucoup d'investissement en communication, marketing, site internet, etc. Cela demande aussi une trésorerie solide : contrairement à la confection de vêtements pour d'autres marques, quand tu fais tout de A à Z, c'est toi qui portes le coût, et donc le risque... D'un autre côté, tu vends directement aux clients finaux donc tu supprimes des intermédiaires qui à chaque fois prennent des marges importantes et réduisent mécaniquement les tiennes. Ce qui est certain, c’est que la relocalisation industrielle du textile en France passera par la multiplication de l’ensemble des entreprises de la chaîne de valeur, pas uniquement la nôtre. Mais encore faut-il que le contexte économique et social nous permette de le faire.

Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. 

Comment les acteurs publics et privés peuvent-ils vous aider à développer votre entreprise ?

A. Y. : Les institutions publiques pourraient soutenir l’industrie de la confection textile, qui est vectrice d’intégration sociale, de différentes façons. La première, c’est la commande publique. Les collectivités ont en permanence besoin de s’équiper en pantalons, vestes, manteaux, etc. En commandant à côté de chez elles, elles soutiennent dans le même temps le tissu économique local. La deuxième, ce sont les mesures de soutien. Nous subissons actuellement une hausse très violente des prix des matières premières. Nous gagnerions à être soutenus au même titre que d’autres industries. La troisième consisterait à renforcer les critères derrière le “Made in France”. Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. Le label pourrait être plus complet et intégrer des critères sociaux et environnementaux exigeants. Le Made in France aurait alors plus de sens. En donnant aux consommateurs-ices une information simple et lisible sur les conditions de production des vêtements qu’ils ou elles achètent, il permettrait d’accélérer le changement des pratiques d’achat vers des produits 100% Made in France, respectueux des travailleurs et de la planète.

____

Serge Oponou est designer de mode. Alexandre Yao est entrepreneur diplômé des Arts et Métiers et d’HEC. Amis d’enfance, ils créent ensemble en 2019 Le Point Français, un atelier de confection textile basé à Nice.

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Sur le même sujet :

> Article #RET : Pour enclencher la transition écologique, nous avons besoin d’entreprises militantes

> Entretien avec Bruno Tackels : Le progrès économique constitue un développement mortifère

Le Made in France a besoin de son plan de relance

by 
Solène Manouvrier & Taoufik Vallipuram
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September 5, 2022
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ENTRETIEN avec Serge Oponou et Alexandre Yao. Deux ans après les grandes annonces du plan de relance, où en est-on de la relocalisation en France d'une partie de nos industries ? Comment les acteurs publics et privés pourraient-ils faciliter le mouvement ? Témoignage des deux fondateurs du Point Français, un atelier de confection textile Made in France.

En 2019, vous fondez Le Point Français, un atelier de confection textile à Nice. D'où l’idée vous est-elle venue ?

Serge Oponou : J'ai commencé dans la création de vêtements. J’ai toujours aimé faire parler les objets : déstructurer le cuir, ajouter des matières pour en faire une pièce exceptionnelle. Cela plaisait beaucoup aux boutiques de luxe. J’avais développé quelques marques et je vendais dans des grosses boutiques de la région, à Cannes ou à Nice. Mais je me suis rapidement heurté au constat qu'il était impossible, pour des petits créateurs comme moi, de trouver des ateliers de confection en France. Il fallait aller à l’étranger. Et donc, pour produire en France, la seule solution, c’était de monter mon propre atelier de confection. C’est à ce moment là que j'ai appelé Alex…

Alexandre Yao : Avec Serge, on est amis d’enfance. Ça faisait longtemps qu’on voulait bosser ensemble et qu’on parlait de nos rêves entrepreneuriaux. J'étais impressionné par ce qu'il avait réussi à faire dans le monde de la mode, je ne comprenais pas pourquoi ça n’explosait pas. A un moment, les planètes se sont alignées et on a décidé de s’associer. 

Et puis quand il m'a parlé de ce projet insensé de monter un atelier de confection en France... j'ai foncé ! Je n'ai pas tout de suite réalisé l'ampleur du défi qui nous attendait. En école de commerce, on nous apprend à avoir le maximum de coûts variables, y compris le travail, en externalisant la production. En ouvrant un atelier de confection, nos coûts variables sont devenus des coûts fixes. Conceptuellement pour moi, c’était fou de se dire qu’on allait engager des couturières, acheter des machines, etc. Alors même qu'aucun de nous deux ne savait coudre !

Comment avez-vous commencé ?

S. O. : On a commencé par racheter un tout petit atelier, dans un garage, en mai 2019. Nous avons embauché une couturière et nous sommes engagés sur un modèle hybride : nous produisions pour nous et, en même temps, pour d'autres créateurs. On s'est vite rendu compte que la demande était là. Cet atelier est rapidement devenu trop petit pour nous.

A. Y. : En septembre 2019, nous emménageons dans notre deuxième atelier, plus grand mais complètement brut. Il n'y avait rien : pas même d'électricité ni même de sol ! Nous avons dû tout faire nous-mêmes. Et puis est arrivé le Covid…

Au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Quel effet la crise sanitaire a-t-elle eu sur votre activité ?

A. Y. : Quand le Covid est arrivé, on ne savait pas à quelle sauce on allait être mangé. Nos clients ne nous répondaient plus au téléphone. On s’est retrouvé avec des produits sur les mains, à ne pas savoir qu’en faire.

S. O. : Cela a été extrêmement brutal. On n’a pas eu beaucoup de temps pour réfléchir. Il fallait s’adapter, et vite. Alors on a commencé à vendre des masques et des surblouses. Chaque jour était un jour nouveau. On produisait des masques, les gens du quartier faisaient la queue devant l’atelier pour s’en procurer. Et puis, du jour au lendemain, l’offre a rejoint la demande et plus personne n’était intéressé. Il a fallu se réinventer. Cela a contribué à nous forger.

Produire en France, c’est une aventure entrepreneuriale mais aussi sociale ?

S. O. : Au moment du Covid, on parlait surtout de relocalisation pour ne plus être vulnérable face aux chocs extérieurs. La guerre en Ukraine nous rappelle aujourd’hui combien cet enjeu de résilience est important. Mais la valeur du Made in France est aussi sociale. Nous avons aujourd'hui 50 salarié-es. Pendant la crise du Covid-19 et malgré les nombreuses incertitudes, nous avons décidé de tous-tes les garder en CDI. C'était évidemment difficile, mais c'était dans la continuité des valeurs sociales que nous développions au fur et à mesure que nous portions notre projet. Car au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Des profils formés à la couture professionnelle, en France en 2022, il y en a très peu ! 

Nous nous sommes vite rendus compte que les salarié-es manquaient de confiance en elles. Certaines partaient faire des ménages parce qu'elles n'avaient pas l'impression d'être utiles et de bien faire leur travail de confection. D'autres avaient des difficultés avec la langue française. Alors, spontanément, nous avons mis en place des cours de français. Après coup, on a découvert que cela avait un nom : c'est un « effort de formation » ! Aujourd'hui, nos salarié-es nous le rendent bien : nous avons relativement peu de départs. Quelques-un-es travaillent même avec nous depuis le début. Nous en sommes particulièrement fiers. 

Comment recrute-t-on des couturières professionnelles en France, en 2022 ?

A. Y. Bonne question ! En tant qu'employeur, notre principale difficulté consiste à trouver des profils formés à la couture professionnelle. Et il y en a très peu ! Nous avons donc pris le parti de les former nous-mêmes. Nous avons mis en place un système de formation en pair-à-pair : nos salarié-es expert-es forment les nouvelles. Sur le recrutement, notre critère principal c'est donc la motivation plus que les compétences. Du point de vue des salarié-es, la question du salaire est centrale : ce qui importe, c'est avant tout quel est le chiffre en bas à droite sur la fiche de paie. Aujourd'hui, nous arrivons à verser quelques primes, à augmenter légèrement les salaires, mais cela reste difficile dans un environnement hautement concurrentiel. Chez nos concurrents au Portugal ou en Pologne, le SMIC là-bas est inférieur à 800€… Et puis être couturière, c’est un métier difficile que tout le monde ne souhaite pas ou ne peut pas faire. Cela demande beaucoup de dextérité et une capacité de concentration importante. Donc non, le recrutement n’est pas facile dans notre secteur.

Quels sont vos principaux défis aujourd'hui ?

S. O. : Un axe très fort de développement consisterait à développer notre propre marque. Il y a aujourd'hui une vraie demande pour des vêtements écologiques, fabriqués en France. Mais pour le faire à l’échelle industrielle, et pas à l’échelle artisanale, cela demande beaucoup d'investissement en communication, marketing, site internet, etc. Cela demande aussi une trésorerie solide : contrairement à la confection de vêtements pour d'autres marques, quand tu fais tout de A à Z, c'est toi qui portes le coût, et donc le risque... D'un autre côté, tu vends directement aux clients finaux donc tu supprimes des intermédiaires qui à chaque fois prennent des marges importantes et réduisent mécaniquement les tiennes. Ce qui est certain, c’est que la relocalisation industrielle du textile en France passera par la multiplication de l’ensemble des entreprises de la chaîne de valeur, pas uniquement la nôtre. Mais encore faut-il que le contexte économique et social nous permette de le faire.

Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. 

Comment les acteurs publics et privés peuvent-ils vous aider à développer votre entreprise ?

A. Y. : Les institutions publiques pourraient soutenir l’industrie de la confection textile, qui est vectrice d’intégration sociale, de différentes façons. La première, c’est la commande publique. Les collectivités ont en permanence besoin de s’équiper en pantalons, vestes, manteaux, etc. En commandant à côté de chez elles, elles soutiennent dans le même temps le tissu économique local. La deuxième, ce sont les mesures de soutien. Nous subissons actuellement une hausse très violente des prix des matières premières. Nous gagnerions à être soutenus au même titre que d’autres industries. La troisième consisterait à renforcer les critères derrière le “Made in France”. Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. Le label pourrait être plus complet et intégrer des critères sociaux et environnementaux exigeants. Le Made in France aurait alors plus de sens. En donnant aux consommateurs-ices une information simple et lisible sur les conditions de production des vêtements qu’ils ou elles achètent, il permettrait d’accélérer le changement des pratiques d’achat vers des produits 100% Made in France, respectueux des travailleurs et de la planète.

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Serge Oponou est designer de mode. Alexandre Yao est entrepreneur diplômé des Arts et Métiers et d’HEC. Amis d’enfance, ils créent ensemble en 2019 Le Point Français, un atelier de confection textile basé à Nice.

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Solène Manouvrier & Taoufik Vallipuram
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ENTRETIEN avec Serge Oponou et Alexandre Yao. Deux ans après les grandes annonces du plan de relance, où en est-on de la relocalisation en France d'une partie de nos industries ? Comment les acteurs publics et privés pourraient-ils faciliter le mouvement ? Témoignage des deux fondateurs du Point Français, un atelier de confection textile Made in France.

En 2019, vous fondez Le Point Français, un atelier de confection textile à Nice. D'où l’idée vous est-elle venue ?

Serge Oponou : J'ai commencé dans la création de vêtements. J’ai toujours aimé faire parler les objets : déstructurer le cuir, ajouter des matières pour en faire une pièce exceptionnelle. Cela plaisait beaucoup aux boutiques de luxe. J’avais développé quelques marques et je vendais dans des grosses boutiques de la région, à Cannes ou à Nice. Mais je me suis rapidement heurté au constat qu'il était impossible, pour des petits créateurs comme moi, de trouver des ateliers de confection en France. Il fallait aller à l’étranger. Et donc, pour produire en France, la seule solution, c’était de monter mon propre atelier de confection. C’est à ce moment là que j'ai appelé Alex…

Alexandre Yao : Avec Serge, on est amis d’enfance. Ça faisait longtemps qu’on voulait bosser ensemble et qu’on parlait de nos rêves entrepreneuriaux. J'étais impressionné par ce qu'il avait réussi à faire dans le monde de la mode, je ne comprenais pas pourquoi ça n’explosait pas. A un moment, les planètes se sont alignées et on a décidé de s’associer. 

Et puis quand il m'a parlé de ce projet insensé de monter un atelier de confection en France... j'ai foncé ! Je n'ai pas tout de suite réalisé l'ampleur du défi qui nous attendait. En école de commerce, on nous apprend à avoir le maximum de coûts variables, y compris le travail, en externalisant la production. En ouvrant un atelier de confection, nos coûts variables sont devenus des coûts fixes. Conceptuellement pour moi, c’était fou de se dire qu’on allait engager des couturières, acheter des machines, etc. Alors même qu'aucun de nous deux ne savait coudre !

Comment avez-vous commencé ?

S. O. : On a commencé par racheter un tout petit atelier, dans un garage, en mai 2019. Nous avons embauché une couturière et nous sommes engagés sur un modèle hybride : nous produisions pour nous et, en même temps, pour d'autres créateurs. On s'est vite rendu compte que la demande était là. Cet atelier est rapidement devenu trop petit pour nous.

A. Y. : En septembre 2019, nous emménageons dans notre deuxième atelier, plus grand mais complètement brut. Il n'y avait rien : pas même d'électricité ni même de sol ! Nous avons dû tout faire nous-mêmes. Et puis est arrivé le Covid…

Au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Quel effet la crise sanitaire a-t-elle eu sur votre activité ?

A. Y. : Quand le Covid est arrivé, on ne savait pas à quelle sauce on allait être mangé. Nos clients ne nous répondaient plus au téléphone. On s’est retrouvé avec des produits sur les mains, à ne pas savoir qu’en faire.

S. O. : Cela a été extrêmement brutal. On n’a pas eu beaucoup de temps pour réfléchir. Il fallait s’adapter, et vite. Alors on a commencé à vendre des masques et des surblouses. Chaque jour était un jour nouveau. On produisait des masques, les gens du quartier faisaient la queue devant l’atelier pour s’en procurer. Et puis, du jour au lendemain, l’offre a rejoint la demande et plus personne n’était intéressé. Il a fallu se réinventer. Cela a contribué à nous forger.

Produire en France, c’est une aventure entrepreneuriale mais aussi sociale ?

S. O. : Au moment du Covid, on parlait surtout de relocalisation pour ne plus être vulnérable face aux chocs extérieurs. La guerre en Ukraine nous rappelle aujourd’hui combien cet enjeu de résilience est important. Mais la valeur du Made in France est aussi sociale. Nous avons aujourd'hui 50 salarié-es. Pendant la crise du Covid-19 et malgré les nombreuses incertitudes, nous avons décidé de tous-tes les garder en CDI. C'était évidemment difficile, mais c'était dans la continuité des valeurs sociales que nous développions au fur et à mesure que nous portions notre projet. Car au-delà de créer de l'emploi local, nous favorisons l'insertion professionnelle. 

Des profils formés à la couture professionnelle, en France en 2022, il y en a très peu ! 

Nous nous sommes vite rendus compte que les salarié-es manquaient de confiance en elles. Certaines partaient faire des ménages parce qu'elles n'avaient pas l'impression d'être utiles et de bien faire leur travail de confection. D'autres avaient des difficultés avec la langue française. Alors, spontanément, nous avons mis en place des cours de français. Après coup, on a découvert que cela avait un nom : c'est un « effort de formation » ! Aujourd'hui, nos salarié-es nous le rendent bien : nous avons relativement peu de départs. Quelques-un-es travaillent même avec nous depuis le début. Nous en sommes particulièrement fiers. 

Comment recrute-t-on des couturières professionnelles en France, en 2022 ?

A. Y. Bonne question ! En tant qu'employeur, notre principale difficulté consiste à trouver des profils formés à la couture professionnelle. Et il y en a très peu ! Nous avons donc pris le parti de les former nous-mêmes. Nous avons mis en place un système de formation en pair-à-pair : nos salarié-es expert-es forment les nouvelles. Sur le recrutement, notre critère principal c'est donc la motivation plus que les compétences. Du point de vue des salarié-es, la question du salaire est centrale : ce qui importe, c'est avant tout quel est le chiffre en bas à droite sur la fiche de paie. Aujourd'hui, nous arrivons à verser quelques primes, à augmenter légèrement les salaires, mais cela reste difficile dans un environnement hautement concurrentiel. Chez nos concurrents au Portugal ou en Pologne, le SMIC là-bas est inférieur à 800€… Et puis être couturière, c’est un métier difficile que tout le monde ne souhaite pas ou ne peut pas faire. Cela demande beaucoup de dextérité et une capacité de concentration importante. Donc non, le recrutement n’est pas facile dans notre secteur.

Quels sont vos principaux défis aujourd'hui ?

S. O. : Un axe très fort de développement consisterait à développer notre propre marque. Il y a aujourd'hui une vraie demande pour des vêtements écologiques, fabriqués en France. Mais pour le faire à l’échelle industrielle, et pas à l’échelle artisanale, cela demande beaucoup d'investissement en communication, marketing, site internet, etc. Cela demande aussi une trésorerie solide : contrairement à la confection de vêtements pour d'autres marques, quand tu fais tout de A à Z, c'est toi qui portes le coût, et donc le risque... D'un autre côté, tu vends directement aux clients finaux donc tu supprimes des intermédiaires qui à chaque fois prennent des marges importantes et réduisent mécaniquement les tiennes. Ce qui est certain, c’est que la relocalisation industrielle du textile en France passera par la multiplication de l’ensemble des entreprises de la chaîne de valeur, pas uniquement la nôtre. Mais encore faut-il que le contexte économique et social nous permette de le faire.

Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. 

Comment les acteurs publics et privés peuvent-ils vous aider à développer votre entreprise ?

A. Y. : Les institutions publiques pourraient soutenir l’industrie de la confection textile, qui est vectrice d’intégration sociale, de différentes façons. La première, c’est la commande publique. Les collectivités ont en permanence besoin de s’équiper en pantalons, vestes, manteaux, etc. En commandant à côté de chez elles, elles soutiennent dans le même temps le tissu économique local. La deuxième, ce sont les mesures de soutien. Nous subissons actuellement une hausse très violente des prix des matières premières. Nous gagnerions à être soutenus au même titre que d’autres industries. La troisième consisterait à renforcer les critères derrière le “Made in France”. Aujourd'hui tu peux très bien te revendiquer “Made in France” mais ne faire qu'assembler en France des pièces fabriquées en Chine. Le label pourrait être plus complet et intégrer des critères sociaux et environnementaux exigeants. Le Made in France aurait alors plus de sens. En donnant aux consommateurs-ices une information simple et lisible sur les conditions de production des vêtements qu’ils ou elles achètent, il permettrait d’accélérer le changement des pratiques d’achat vers des produits 100% Made in France, respectueux des travailleurs et de la planète.

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Serge Oponou est designer de mode. Alexandre Yao est entrepreneur diplômé des Arts et Métiers et d’HEC. Amis d’enfance, ils créent ensemble en 2019 Le Point Français, un atelier de confection textile basé à Nice.

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