Magazine
February 10, 2022

La politique commence dès lors qu’elle est l’affaire de tous

Samuel Roumeau : Nous sommes en 2022. Il y a 20 ans, l’élection présidentielle a inauguré un schéma de confiscation de la politique avec l’avènement de la stratégie du moins pire pour faire barrage à l’extrême droite. Peut-on retrouver le souffle de la désobéissance et de l’utopie politique aujourd’hui ? 

Jacques Rancière : Nos gouvernants nous obligent à enfermer le pensable dans le faisable, c’est-à-dire dans ce qu’ils définissent comme tel. Ils se prétendent réalistes et définissent comme utopie cet espace où on essaie de percevoir les choses différemment, de les penser et de les nommer autrement, de définir d’autres ordres du jour. Ils construisent un monde clos sur lui-même où l’idée d’alternative n’existe pas

En écrivant ce livre, qui est un recueil d’interventions singulières depuis trente ans, j’ai essayé d’insérer des petits cailloux dans l’interprétation du monde véhiculée par les dominants, pour dire qu’il est possible de penser autrement : sur la question des immigrés, du racisme, de la laïcité … J’ai tenté de donner corps à des voix anonymes au travers desquelles se construit une sorte de distance par rapport à l’interprétation dominante partagée par les gouvernements et les médias. Celle-ci n’impose pas simplement une opinion, mais la même manière de nommer les choses et de les enchaîner : elle impose un regard et un lexique que finissent même par adopter les personnes qui se croient anti-système. 

Taoufik Vallipuram : Comment expliquer cet enfermement de la politique ?

J.R. : Notre mode de gouvernementalité prétend à la science. Mais la science s’identifie d’abord pour eux à la simple catégorie du nécessaire. C’est la logique consensuelle. Elle consiste à transformer tout conflit en problème dont la solution relève des experts. Mais cette solution ne se donne pas simplement comme la meilleure. Elle se donne comme la seule possible, la seule qui est autorisée par la nécessité économique mondiale. C’est la vraie signification du mot « consensus » : on ne peut pas ne pas consentir puisque c’est la nécessité objective. Nos gouvernements disent toujours qu’ils font la seule chose possible, du moins si l’on veut éviter la catastrophe. Cette « seule chose possible » est en fait celle qui est déterminée par la logique du capitalisme absolutisé. Le consensus, au fond, c’est la présupposition d’une harmonie préétablie entre le monde du droit et le monde de l’économie capitaliste. On est dans ce monde-là et il n’y a pas de possibilité de jouer à l’intérieur de cette logique. Les gens qui prétendent utiliser l’élection présidentielle pour autre chose, c’est de la plaisanterie. 

Il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. S’il y en a une, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux

T.V. : Sur quoi repose cette vision consensuelle et pragmatique de la politique ? Comment en sortir, comment faire de la politique autrement ?

J.R. : Faire de la politique autrement, cela veut dire sortir de cette logique du consensus, où il y une masse de gens supposés ignorants d’un côté, et des professionnels de la politique éclairés par les experts de l’autre. Ces derniers confisquent le mot politique pour ce qui est en réalité son contraire : la police, c’est-à-dire l’approche purement gestionnaire des affaires communes par une autorité supposée savante. La politique commence à mes yeux dès lors qu’elle est l’affaire de tous. C’est la définition même de la démocratie : elle est la forme de pouvoir où il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. Mais cette définition vaut en fait pour la politique en général. S’il y a une différence de nature, ce n’est plus de la politique, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux, par une classe de spécialistes du pouvoir. La politique est une confrontation permanente, pas simplement entre des opinions mais entre des mondes, un monde de l’élevage et un monde de l’égalité. Il y a eu des époques où cette opposition de mondes a été prise en mains par des forces égalitaires qui lui donnaient réalité en créant des contre-institutions : des coopératives de production et de consommation, des organes d’information et des réseaux d’éducation alternatifs. L’histoire du mouvement ouvrier a connu ces formes de mondes alternatifs créés par des socialistes, des communistes ou des anarchistes à l’intérieur même du monde régi par les oligarchies économiques et gouvernementales. Faire de la politique autrement veut dire définir ses propres objectifs, ses propres agendas au lieu de dépendre entièrement des agendas étatiques

La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine. 

S.R. : Comment concrétiser l’abandon de cette opposition structurante entre gouvernants et gouvernés ? Faut-il introduire ici la notion d’accueil ?

J.R. : Il y a, bien évidemment, accueil et accueil. Si on le prend en son sens le plus fort, l’accueil consiste à voir dans l’autre un égal et à le traiter en tant qu’égal. C’est une notion qui prend tout son sens dans la question de l’accueil des réfugiés et des migrants. Ceux qui viennent chassés par la violence ou par la misère se trouvent de fait dans une situation d’infériorité. Et pourtant on se rend compte que ce sont des gens qui possèdent une histoire, des savoirs, des gens qui portent un monde, une réflexion. Il y a partout de l’égalité derrière le fait brut de la situation inégale. L’accueil gère toujours à la fois une situation d’inégalité donnée et une relation égalitaire qui se construit dans la prise en considération de la capacité de l’autre.

On se méfie toujours de l’aspect un peu trop chrétien de cette notion. On a toujours en tête l’opposition de la charité et de la justice. Le problème est que, dans une société du capitalisme absolutisé, acharné à la destruction de toutes les formes de solidarité sociale, cette approche « chrétienne » est souvent plus sensible à l’égalité que l’approche savante qui tend à impliquer un regard d’en-haut. La pensée inégalitaire aujourd’hui vient plus de ce sentiment de supériorité des gens « éclairés » que de la tradition chrétienne de la charité. On accuse souvent les ONG de faire de la charité mais leurs militants ont généralement une conscience de l’égalité beaucoup plus grande que les politiques de gauche. Essayer de parler à des gens qu’on considère comme des frères, c’est finalement mieux que de les considérer comme des pauvres types dont on ne sait pas comment on va les sortir de leur situation inférieure. 

S.R. : Pourtant, reconnaître l’égalité fondamentale entre toutes et tous ne signifie pas ériger le consensus comme nouvelle norme de notre société… 

J.R. : D’une certaine façon, les mouvements militants ont pris l’égalité pour le consensus. En allant dans une université occupée à Amsterdam pour faire une intervention, je me suis trouvé sous une énorme banderole “Consensus, no leaders”. No leaders, parfait. Mais « no leaders », ça ne veut pas dire consensus. Ça se comprend parce qu’il y a des générations de militants qui ont vécu la confiscation des assemblées par les ténors des groupuscules gauchistes. Il y a une réaction violente contre ça qui a abouti à des solutions toutes formelles comme ces assemblées où chacun a un temps de parole équivalent, et on croit que c’est la démocratie. Non, ce n’est pas la démocratie. Ce n’est pas en donnant trois minutes à chacun pour dire qu’il faut bien accueillir les migrants, bien traiter les animaux , ou toute autre bonne cause qu’on aboutit à une démocratie. La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine

La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète.

T.V. : Le consensus est limitant et même violent. Vous vous retrouvez accepté dans un monde, mais mis en minorité. Il empêche de dire ce qu’on pense vraiment sous couvert de bienveillance… Comment et où introduire du dissensus ?

J.R. : De manière générale, toutes les notions peuvent se diviser en deux. La bienveillance peut être vue comme une attitude paternaliste qui s’oppose à la justice, mais aussi comme un comportement qui évite de voir l’autre comme un crétin. La question, c’est quel usage on fait des mots : tous les mots sont susceptibles de signifier des choses exactement opposées. 

Ensuite, pour introduire du dissensus, il faut situer son action. Le monde global n’existe pas en soi, on le rencontre à travers des actions situées, des stratégies locales et des systèmes d’interprétation. Il y a toujours des gens qui vous disent que toutes les formes d’inégalité sont solidaires et que, par conséquent, ça ne sert à rien de répondre à l’une d’entre elles tant que l’on ne s’en prend pas au système global. Avec cette logique soi-disant radicale, on ne fait plus rien. La domination globale, on l’affronte toujours à travers des conflits particuliers, et même simplement à travers des manières de faire quotidiennes. Une manière de faire est toujours, même d’une façon infiniment modeste, une manière de créer un monde, de confirmer l’ordre dominant ou de participer au tissage d’un monde alternatif. Dès lors que je formule une phrase, je participe à la construction d’un certain monde. Quand je vais à la radio, je m’entends généralement dire que je vais parler au grand public et donc que je dois utiliser des mots simples. Et je réponds que non, je parle à des gens qui ont la même intelligence que moi. La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète. Écrire un livre, passer à la radio, mener une action : il faut penser ça en termes de pratiques en relai et pas sous la forme d’un passage de la théorie à l’action. Une pratique vient se brancher sur une autre, et la première vient nourrir la seconde.  

S.R. : L’une des plus grandes inégalités, aujourd’hui, c’est l’inégalité économique. Les revenus liés au travail sont devenus marginaux par rapport à ceux liés au capital. Comment s’attaquer à ce genre de sujets systémiques pour bâtir des actions égalitaires ? 

J.R. : On traite ce sujet dans la mesure où on le rencontre dans l’expérience. Le traiter globalement, c’est ce que fait la science, Le Capital par exemple. Mais l’action n’a jamais affaire à une situation globale, elle a toujours affaire à une situation particulière déterminée par le système global. Aujourd’hui elle rencontre le système mondial du capitalisme absolutisé à travers tel ou tel effet déterminé : des fermetures d’entreprises industrielles, des destructions de services publics au bénéfice de sociétés privées, des atteintes aux systèmes de sécurité sociale et de retraite par répartition que l’ordre dominant veut remplacer par des systèmes d’assurance individuelle. Toutes ces offensives d’en-haut ont le même but : mettre, à la place des anciennes formes de solidarité sociale, un pur rapport des individus isolés à la puissance capitaliste globale. C’est à partir de tel ou tel de ces effets que l’action collective entre en conflit avec le système de domination global. 

S.R. : A la lisière de la rhétorique de l’action, quelle peut être la place du renoncement individuel, inspiré du refus de parvenir des mouvements d’extrême gauche, mais aussi collectif ? Le renoncement, qu’il soit action ou absence d’action, peut-il être une forme d’émancipation ? 

J.R. : Renoncement peut avoir beaucoup de sens. On peut le penser comme renoncement à l’action en général ou comme une forme d’action qui renonce à un profit personnel. C’est Ie refus de parvenir comme ressort de l’action militante théorisé jadis par Albert Thierry. Il est émancipateur dans la mesure où il consacre une vertu de l’action pour elle-même. Il la fait échapper à la logique du profit et de la promotion sociale mais aussi à la logique même qui fait de toute action seulement un moyen pour une fin déterminée. Le militant consacre à l’action collective une part d’intelligence qu’il pourrait utiliser pour son propre succès. Mais ce n’est pas un simple sacrifice. Il y a aussi une forme de bonheur à militer qui peut remplacer le bonheur de devenir notable. Le renoncement entre aussi dans un certain type de calcul des plaisirs et des peines : comment aime-t-on mieux vivre ? Qu’est-ce qu’on a le plus envie de gagner et qu’est-ce qu’on est le plus prêt à perdre ? 


Philosophe et professeur émérite à l'Université de Paris VIII (Saint-Denis), Jacques Rancière est l’auteur de nombreux ouvrages. Il s’intéresse aux rapports entre esthétique et politique, à la démocratie et à l’émancipation intellectuelle. En 2022, il publie aux éditions La Fabrique Les trente inglorieuses, Scènes politiques.

____

Cet échange avec Jacques Rancière s’inscrit dans une série d’entretiens avec des penseur.euses contemporain.es - philosophes, sociologues, historien.nes - visant à orienter l’action de militant.es pour un monde juste et ouvert. Il a été mené par Taoufik Vallipuram, président de Ouishare et Samuel Roumeau, fondateur de Bonne Question. 

____

Sur le même sujet :

> Entretien avec Emmanuel Dockès : Jouir de la liberté, c’est prendre des risques

> Entretien avec Damien Carême : Autrement la politique

> Entretien avec Priya Fielding-Singh : To understand poor families’ food choices, look beyond from economic rationality

La politique commence dès lors qu’elle est l’affaire de tous

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Samuel Roumeau et Taoufik Vallipuram
Magazine
February 4, 2022
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ENTRETIEN avec Jacques Rancière. Mais où est donc passée l’égalité, l’une des trois valeurs de la devise républicaine ? A l’heure où les critiques de la 5G sont assimilés à des Amish, les pauvres à des incapables doublés d’assistés, les migrants et leur progéniture à des indésirables ? Dans cet entretien, Jacques Rancière nous invite à explorer ce que pourrait signer un régime d’égalité radicale… tout en relevant ce qui nous en sépare profondément aujourd’hui.

Samuel Roumeau : Nous sommes en 2022. Il y a 20 ans, l’élection présidentielle a inauguré un schéma de confiscation de la politique avec l’avènement de la stratégie du moins pire pour faire barrage à l’extrême droite. Peut-on retrouver le souffle de la désobéissance et de l’utopie politique aujourd’hui ? 

Jacques Rancière : Nos gouvernants nous obligent à enfermer le pensable dans le faisable, c’est-à-dire dans ce qu’ils définissent comme tel. Ils se prétendent réalistes et définissent comme utopie cet espace où on essaie de percevoir les choses différemment, de les penser et de les nommer autrement, de définir d’autres ordres du jour. Ils construisent un monde clos sur lui-même où l’idée d’alternative n’existe pas

En écrivant ce livre, qui est un recueil d’interventions singulières depuis trente ans, j’ai essayé d’insérer des petits cailloux dans l’interprétation du monde véhiculée par les dominants, pour dire qu’il est possible de penser autrement : sur la question des immigrés, du racisme, de la laïcité … J’ai tenté de donner corps à des voix anonymes au travers desquelles se construit une sorte de distance par rapport à l’interprétation dominante partagée par les gouvernements et les médias. Celle-ci n’impose pas simplement une opinion, mais la même manière de nommer les choses et de les enchaîner : elle impose un regard et un lexique que finissent même par adopter les personnes qui se croient anti-système. 

Taoufik Vallipuram : Comment expliquer cet enfermement de la politique ?

J.R. : Notre mode de gouvernementalité prétend à la science. Mais la science s’identifie d’abord pour eux à la simple catégorie du nécessaire. C’est la logique consensuelle. Elle consiste à transformer tout conflit en problème dont la solution relève des experts. Mais cette solution ne se donne pas simplement comme la meilleure. Elle se donne comme la seule possible, la seule qui est autorisée par la nécessité économique mondiale. C’est la vraie signification du mot « consensus » : on ne peut pas ne pas consentir puisque c’est la nécessité objective. Nos gouvernements disent toujours qu’ils font la seule chose possible, du moins si l’on veut éviter la catastrophe. Cette « seule chose possible » est en fait celle qui est déterminée par la logique du capitalisme absolutisé. Le consensus, au fond, c’est la présupposition d’une harmonie préétablie entre le monde du droit et le monde de l’économie capitaliste. On est dans ce monde-là et il n’y a pas de possibilité de jouer à l’intérieur de cette logique. Les gens qui prétendent utiliser l’élection présidentielle pour autre chose, c’est de la plaisanterie. 

Il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. S’il y en a une, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux

T.V. : Sur quoi repose cette vision consensuelle et pragmatique de la politique ? Comment en sortir, comment faire de la politique autrement ?

J.R. : Faire de la politique autrement, cela veut dire sortir de cette logique du consensus, où il y une masse de gens supposés ignorants d’un côté, et des professionnels de la politique éclairés par les experts de l’autre. Ces derniers confisquent le mot politique pour ce qui est en réalité son contraire : la police, c’est-à-dire l’approche purement gestionnaire des affaires communes par une autorité supposée savante. La politique commence à mes yeux dès lors qu’elle est l’affaire de tous. C’est la définition même de la démocratie : elle est la forme de pouvoir où il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. Mais cette définition vaut en fait pour la politique en général. S’il y a une différence de nature, ce n’est plus de la politique, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux, par une classe de spécialistes du pouvoir. La politique est une confrontation permanente, pas simplement entre des opinions mais entre des mondes, un monde de l’élevage et un monde de l’égalité. Il y a eu des époques où cette opposition de mondes a été prise en mains par des forces égalitaires qui lui donnaient réalité en créant des contre-institutions : des coopératives de production et de consommation, des organes d’information et des réseaux d’éducation alternatifs. L’histoire du mouvement ouvrier a connu ces formes de mondes alternatifs créés par des socialistes, des communistes ou des anarchistes à l’intérieur même du monde régi par les oligarchies économiques et gouvernementales. Faire de la politique autrement veut dire définir ses propres objectifs, ses propres agendas au lieu de dépendre entièrement des agendas étatiques

La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine. 

S.R. : Comment concrétiser l’abandon de cette opposition structurante entre gouvernants et gouvernés ? Faut-il introduire ici la notion d’accueil ?

J.R. : Il y a, bien évidemment, accueil et accueil. Si on le prend en son sens le plus fort, l’accueil consiste à voir dans l’autre un égal et à le traiter en tant qu’égal. C’est une notion qui prend tout son sens dans la question de l’accueil des réfugiés et des migrants. Ceux qui viennent chassés par la violence ou par la misère se trouvent de fait dans une situation d’infériorité. Et pourtant on se rend compte que ce sont des gens qui possèdent une histoire, des savoirs, des gens qui portent un monde, une réflexion. Il y a partout de l’égalité derrière le fait brut de la situation inégale. L’accueil gère toujours à la fois une situation d’inégalité donnée et une relation égalitaire qui se construit dans la prise en considération de la capacité de l’autre.

On se méfie toujours de l’aspect un peu trop chrétien de cette notion. On a toujours en tête l’opposition de la charité et de la justice. Le problème est que, dans une société du capitalisme absolutisé, acharné à la destruction de toutes les formes de solidarité sociale, cette approche « chrétienne » est souvent plus sensible à l’égalité que l’approche savante qui tend à impliquer un regard d’en-haut. La pensée inégalitaire aujourd’hui vient plus de ce sentiment de supériorité des gens « éclairés » que de la tradition chrétienne de la charité. On accuse souvent les ONG de faire de la charité mais leurs militants ont généralement une conscience de l’égalité beaucoup plus grande que les politiques de gauche. Essayer de parler à des gens qu’on considère comme des frères, c’est finalement mieux que de les considérer comme des pauvres types dont on ne sait pas comment on va les sortir de leur situation inférieure. 

S.R. : Pourtant, reconnaître l’égalité fondamentale entre toutes et tous ne signifie pas ériger le consensus comme nouvelle norme de notre société… 

J.R. : D’une certaine façon, les mouvements militants ont pris l’égalité pour le consensus. En allant dans une université occupée à Amsterdam pour faire une intervention, je me suis trouvé sous une énorme banderole “Consensus, no leaders”. No leaders, parfait. Mais « no leaders », ça ne veut pas dire consensus. Ça se comprend parce qu’il y a des générations de militants qui ont vécu la confiscation des assemblées par les ténors des groupuscules gauchistes. Il y a une réaction violente contre ça qui a abouti à des solutions toutes formelles comme ces assemblées où chacun a un temps de parole équivalent, et on croit que c’est la démocratie. Non, ce n’est pas la démocratie. Ce n’est pas en donnant trois minutes à chacun pour dire qu’il faut bien accueillir les migrants, bien traiter les animaux , ou toute autre bonne cause qu’on aboutit à une démocratie. La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine

La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète.

T.V. : Le consensus est limitant et même violent. Vous vous retrouvez accepté dans un monde, mais mis en minorité. Il empêche de dire ce qu’on pense vraiment sous couvert de bienveillance… Comment et où introduire du dissensus ?

J.R. : De manière générale, toutes les notions peuvent se diviser en deux. La bienveillance peut être vue comme une attitude paternaliste qui s’oppose à la justice, mais aussi comme un comportement qui évite de voir l’autre comme un crétin. La question, c’est quel usage on fait des mots : tous les mots sont susceptibles de signifier des choses exactement opposées. 

Ensuite, pour introduire du dissensus, il faut situer son action. Le monde global n’existe pas en soi, on le rencontre à travers des actions situées, des stratégies locales et des systèmes d’interprétation. Il y a toujours des gens qui vous disent que toutes les formes d’inégalité sont solidaires et que, par conséquent, ça ne sert à rien de répondre à l’une d’entre elles tant que l’on ne s’en prend pas au système global. Avec cette logique soi-disant radicale, on ne fait plus rien. La domination globale, on l’affronte toujours à travers des conflits particuliers, et même simplement à travers des manières de faire quotidiennes. Une manière de faire est toujours, même d’une façon infiniment modeste, une manière de créer un monde, de confirmer l’ordre dominant ou de participer au tissage d’un monde alternatif. Dès lors que je formule une phrase, je participe à la construction d’un certain monde. Quand je vais à la radio, je m’entends généralement dire que je vais parler au grand public et donc que je dois utiliser des mots simples. Et je réponds que non, je parle à des gens qui ont la même intelligence que moi. La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète. Écrire un livre, passer à la radio, mener une action : il faut penser ça en termes de pratiques en relai et pas sous la forme d’un passage de la théorie à l’action. Une pratique vient se brancher sur une autre, et la première vient nourrir la seconde.  

S.R. : L’une des plus grandes inégalités, aujourd’hui, c’est l’inégalité économique. Les revenus liés au travail sont devenus marginaux par rapport à ceux liés au capital. Comment s’attaquer à ce genre de sujets systémiques pour bâtir des actions égalitaires ? 

J.R. : On traite ce sujet dans la mesure où on le rencontre dans l’expérience. Le traiter globalement, c’est ce que fait la science, Le Capital par exemple. Mais l’action n’a jamais affaire à une situation globale, elle a toujours affaire à une situation particulière déterminée par le système global. Aujourd’hui elle rencontre le système mondial du capitalisme absolutisé à travers tel ou tel effet déterminé : des fermetures d’entreprises industrielles, des destructions de services publics au bénéfice de sociétés privées, des atteintes aux systèmes de sécurité sociale et de retraite par répartition que l’ordre dominant veut remplacer par des systèmes d’assurance individuelle. Toutes ces offensives d’en-haut ont le même but : mettre, à la place des anciennes formes de solidarité sociale, un pur rapport des individus isolés à la puissance capitaliste globale. C’est à partir de tel ou tel de ces effets que l’action collective entre en conflit avec le système de domination global. 

S.R. : A la lisière de la rhétorique de l’action, quelle peut être la place du renoncement individuel, inspiré du refus de parvenir des mouvements d’extrême gauche, mais aussi collectif ? Le renoncement, qu’il soit action ou absence d’action, peut-il être une forme d’émancipation ? 

J.R. : Renoncement peut avoir beaucoup de sens. On peut le penser comme renoncement à l’action en général ou comme une forme d’action qui renonce à un profit personnel. C’est Ie refus de parvenir comme ressort de l’action militante théorisé jadis par Albert Thierry. Il est émancipateur dans la mesure où il consacre une vertu de l’action pour elle-même. Il la fait échapper à la logique du profit et de la promotion sociale mais aussi à la logique même qui fait de toute action seulement un moyen pour une fin déterminée. Le militant consacre à l’action collective une part d’intelligence qu’il pourrait utiliser pour son propre succès. Mais ce n’est pas un simple sacrifice. Il y a aussi une forme de bonheur à militer qui peut remplacer le bonheur de devenir notable. Le renoncement entre aussi dans un certain type de calcul des plaisirs et des peines : comment aime-t-on mieux vivre ? Qu’est-ce qu’on a le plus envie de gagner et qu’est-ce qu’on est le plus prêt à perdre ? 


Philosophe et professeur émérite à l'Université de Paris VIII (Saint-Denis), Jacques Rancière est l’auteur de nombreux ouvrages. Il s’intéresse aux rapports entre esthétique et politique, à la démocratie et à l’émancipation intellectuelle. En 2022, il publie aux éditions La Fabrique Les trente inglorieuses, Scènes politiques.

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Cet échange avec Jacques Rancière s’inscrit dans une série d’entretiens avec des penseur.euses contemporain.es - philosophes, sociologues, historien.nes - visant à orienter l’action de militant.es pour un monde juste et ouvert. Il a été mené par Taoufik Vallipuram, président de Ouishare et Samuel Roumeau, fondateur de Bonne Question. 

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Sur le même sujet :

> Entretien avec Emmanuel Dockès : Jouir de la liberté, c’est prendre des risques

> Entretien avec Damien Carême : Autrement la politique

> Entretien avec Priya Fielding-Singh : To understand poor families’ food choices, look beyond from economic rationality

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La politique commence dès lors qu’elle est l’affaire de tous

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ENTRETIEN avec Jacques Rancière. Mais où est donc passée l’égalité, l’une des trois valeurs de la devise républicaine ? A l’heure où les critiques de la 5G sont assimilés à des Amish, les pauvres à des incapables doublés d’assistés, les migrants et leur progéniture à des indésirables ? Dans cet entretien, Jacques Rancière nous invite à explorer ce que pourrait signer un régime d’égalité radicale… tout en relevant ce qui nous en sépare profondément aujourd’hui.

Samuel Roumeau : Nous sommes en 2022. Il y a 20 ans, l’élection présidentielle a inauguré un schéma de confiscation de la politique avec l’avènement de la stratégie du moins pire pour faire barrage à l’extrême droite. Peut-on retrouver le souffle de la désobéissance et de l’utopie politique aujourd’hui ? 

Jacques Rancière : Nos gouvernants nous obligent à enfermer le pensable dans le faisable, c’est-à-dire dans ce qu’ils définissent comme tel. Ils se prétendent réalistes et définissent comme utopie cet espace où on essaie de percevoir les choses différemment, de les penser et de les nommer autrement, de définir d’autres ordres du jour. Ils construisent un monde clos sur lui-même où l’idée d’alternative n’existe pas

En écrivant ce livre, qui est un recueil d’interventions singulières depuis trente ans, j’ai essayé d’insérer des petits cailloux dans l’interprétation du monde véhiculée par les dominants, pour dire qu’il est possible de penser autrement : sur la question des immigrés, du racisme, de la laïcité … J’ai tenté de donner corps à des voix anonymes au travers desquelles se construit une sorte de distance par rapport à l’interprétation dominante partagée par les gouvernements et les médias. Celle-ci n’impose pas simplement une opinion, mais la même manière de nommer les choses et de les enchaîner : elle impose un regard et un lexique que finissent même par adopter les personnes qui se croient anti-système. 

Taoufik Vallipuram : Comment expliquer cet enfermement de la politique ?

J.R. : Notre mode de gouvernementalité prétend à la science. Mais la science s’identifie d’abord pour eux à la simple catégorie du nécessaire. C’est la logique consensuelle. Elle consiste à transformer tout conflit en problème dont la solution relève des experts. Mais cette solution ne se donne pas simplement comme la meilleure. Elle se donne comme la seule possible, la seule qui est autorisée par la nécessité économique mondiale. C’est la vraie signification du mot « consensus » : on ne peut pas ne pas consentir puisque c’est la nécessité objective. Nos gouvernements disent toujours qu’ils font la seule chose possible, du moins si l’on veut éviter la catastrophe. Cette « seule chose possible » est en fait celle qui est déterminée par la logique du capitalisme absolutisé. Le consensus, au fond, c’est la présupposition d’une harmonie préétablie entre le monde du droit et le monde de l’économie capitaliste. On est dans ce monde-là et il n’y a pas de possibilité de jouer à l’intérieur de cette logique. Les gens qui prétendent utiliser l’élection présidentielle pour autre chose, c’est de la plaisanterie. 

Il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. S’il y en a une, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux

T.V. : Sur quoi repose cette vision consensuelle et pragmatique de la politique ? Comment en sortir, comment faire de la politique autrement ?

J.R. : Faire de la politique autrement, cela veut dire sortir de cette logique du consensus, où il y une masse de gens supposés ignorants d’un côté, et des professionnels de la politique éclairés par les experts de l’autre. Ces derniers confisquent le mot politique pour ce qui est en réalité son contraire : la police, c’est-à-dire l’approche purement gestionnaire des affaires communes par une autorité supposée savante. La politique commence à mes yeux dès lors qu’elle est l’affaire de tous. C’est la définition même de la démocratie : elle est la forme de pouvoir où il n’y a pas de différence de nature entre les gouvernants et les gouvernés. Mais cette définition vaut en fait pour la politique en général. S’il y a une différence de nature, ce n’est plus de la politique, c’est de la gestion de populations, sinon de l’élevage de troupeaux, par une classe de spécialistes du pouvoir. La politique est une confrontation permanente, pas simplement entre des opinions mais entre des mondes, un monde de l’élevage et un monde de l’égalité. Il y a eu des époques où cette opposition de mondes a été prise en mains par des forces égalitaires qui lui donnaient réalité en créant des contre-institutions : des coopératives de production et de consommation, des organes d’information et des réseaux d’éducation alternatifs. L’histoire du mouvement ouvrier a connu ces formes de mondes alternatifs créés par des socialistes, des communistes ou des anarchistes à l’intérieur même du monde régi par les oligarchies économiques et gouvernementales. Faire de la politique autrement veut dire définir ses propres objectifs, ses propres agendas au lieu de dépendre entièrement des agendas étatiques

La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine. 

S.R. : Comment concrétiser l’abandon de cette opposition structurante entre gouvernants et gouvernés ? Faut-il introduire ici la notion d’accueil ?

J.R. : Il y a, bien évidemment, accueil et accueil. Si on le prend en son sens le plus fort, l’accueil consiste à voir dans l’autre un égal et à le traiter en tant qu’égal. C’est une notion qui prend tout son sens dans la question de l’accueil des réfugiés et des migrants. Ceux qui viennent chassés par la violence ou par la misère se trouvent de fait dans une situation d’infériorité. Et pourtant on se rend compte que ce sont des gens qui possèdent une histoire, des savoirs, des gens qui portent un monde, une réflexion. Il y a partout de l’égalité derrière le fait brut de la situation inégale. L’accueil gère toujours à la fois une situation d’inégalité donnée et une relation égalitaire qui se construit dans la prise en considération de la capacité de l’autre.

On se méfie toujours de l’aspect un peu trop chrétien de cette notion. On a toujours en tête l’opposition de la charité et de la justice. Le problème est que, dans une société du capitalisme absolutisé, acharné à la destruction de toutes les formes de solidarité sociale, cette approche « chrétienne » est souvent plus sensible à l’égalité que l’approche savante qui tend à impliquer un regard d’en-haut. La pensée inégalitaire aujourd’hui vient plus de ce sentiment de supériorité des gens « éclairés » que de la tradition chrétienne de la charité. On accuse souvent les ONG de faire de la charité mais leurs militants ont généralement une conscience de l’égalité beaucoup plus grande que les politiques de gauche. Essayer de parler à des gens qu’on considère comme des frères, c’est finalement mieux que de les considérer comme des pauvres types dont on ne sait pas comment on va les sortir de leur situation inférieure. 

S.R. : Pourtant, reconnaître l’égalité fondamentale entre toutes et tous ne signifie pas ériger le consensus comme nouvelle norme de notre société… 

J.R. : D’une certaine façon, les mouvements militants ont pris l’égalité pour le consensus. En allant dans une université occupée à Amsterdam pour faire une intervention, je me suis trouvé sous une énorme banderole “Consensus, no leaders”. No leaders, parfait. Mais « no leaders », ça ne veut pas dire consensus. Ça se comprend parce qu’il y a des générations de militants qui ont vécu la confiscation des assemblées par les ténors des groupuscules gauchistes. Il y a une réaction violente contre ça qui a abouti à des solutions toutes formelles comme ces assemblées où chacun a un temps de parole équivalent, et on croit que c’est la démocratie. Non, ce n’est pas la démocratie. Ce n’est pas en donnant trois minutes à chacun pour dire qu’il faut bien accueillir les migrants, bien traiter les animaux , ou toute autre bonne cause qu’on aboutit à une démocratie. La logique de dissensus vise à remettre le conflit au centre, non seulement entre des mondes antagoniques, mais aussi au centre de la relation humaine

La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète.

T.V. : Le consensus est limitant et même violent. Vous vous retrouvez accepté dans un monde, mais mis en minorité. Il empêche de dire ce qu’on pense vraiment sous couvert de bienveillance… Comment et où introduire du dissensus ?

J.R. : De manière générale, toutes les notions peuvent se diviser en deux. La bienveillance peut être vue comme une attitude paternaliste qui s’oppose à la justice, mais aussi comme un comportement qui évite de voir l’autre comme un crétin. La question, c’est quel usage on fait des mots : tous les mots sont susceptibles de signifier des choses exactement opposées. 

Ensuite, pour introduire du dissensus, il faut situer son action. Le monde global n’existe pas en soi, on le rencontre à travers des actions situées, des stratégies locales et des systèmes d’interprétation. Il y a toujours des gens qui vous disent que toutes les formes d’inégalité sont solidaires et que, par conséquent, ça ne sert à rien de répondre à l’une d’entre elles tant que l’on ne s’en prend pas au système global. Avec cette logique soi-disant radicale, on ne fait plus rien. La domination globale, on l’affronte toujours à travers des conflits particuliers, et même simplement à travers des manières de faire quotidiennes. Une manière de faire est toujours, même d’une façon infiniment modeste, une manière de créer un monde, de confirmer l’ordre dominant ou de participer au tissage d’un monde alternatif. Dès lors que je formule une phrase, je participe à la construction d’un certain monde. Quand je vais à la radio, je m’entends généralement dire que je vais parler au grand public et donc que je dois utiliser des mots simples. Et je réponds que non, je parle à des gens qui ont la même intelligence que moi. La question de l’égalité se pose à tous les moments, lorsqu’on fait une phrase autant que lorsqu’on mène une action concrète. Écrire un livre, passer à la radio, mener une action : il faut penser ça en termes de pratiques en relai et pas sous la forme d’un passage de la théorie à l’action. Une pratique vient se brancher sur une autre, et la première vient nourrir la seconde.  

S.R. : L’une des plus grandes inégalités, aujourd’hui, c’est l’inégalité économique. Les revenus liés au travail sont devenus marginaux par rapport à ceux liés au capital. Comment s’attaquer à ce genre de sujets systémiques pour bâtir des actions égalitaires ? 

J.R. : On traite ce sujet dans la mesure où on le rencontre dans l’expérience. Le traiter globalement, c’est ce que fait la science, Le Capital par exemple. Mais l’action n’a jamais affaire à une situation globale, elle a toujours affaire à une situation particulière déterminée par le système global. Aujourd’hui elle rencontre le système mondial du capitalisme absolutisé à travers tel ou tel effet déterminé : des fermetures d’entreprises industrielles, des destructions de services publics au bénéfice de sociétés privées, des atteintes aux systèmes de sécurité sociale et de retraite par répartition que l’ordre dominant veut remplacer par des systèmes d’assurance individuelle. Toutes ces offensives d’en-haut ont le même but : mettre, à la place des anciennes formes de solidarité sociale, un pur rapport des individus isolés à la puissance capitaliste globale. C’est à partir de tel ou tel de ces effets que l’action collective entre en conflit avec le système de domination global. 

S.R. : A la lisière de la rhétorique de l’action, quelle peut être la place du renoncement individuel, inspiré du refus de parvenir des mouvements d’extrême gauche, mais aussi collectif ? Le renoncement, qu’il soit action ou absence d’action, peut-il être une forme d’émancipation ? 

J.R. : Renoncement peut avoir beaucoup de sens. On peut le penser comme renoncement à l’action en général ou comme une forme d’action qui renonce à un profit personnel. C’est Ie refus de parvenir comme ressort de l’action militante théorisé jadis par Albert Thierry. Il est émancipateur dans la mesure où il consacre une vertu de l’action pour elle-même. Il la fait échapper à la logique du profit et de la promotion sociale mais aussi à la logique même qui fait de toute action seulement un moyen pour une fin déterminée. Le militant consacre à l’action collective une part d’intelligence qu’il pourrait utiliser pour son propre succès. Mais ce n’est pas un simple sacrifice. Il y a aussi une forme de bonheur à militer qui peut remplacer le bonheur de devenir notable. Le renoncement entre aussi dans un certain type de calcul des plaisirs et des peines : comment aime-t-on mieux vivre ? Qu’est-ce qu’on a le plus envie de gagner et qu’est-ce qu’on est le plus prêt à perdre ? 


Philosophe et professeur émérite à l'Université de Paris VIII (Saint-Denis), Jacques Rancière est l’auteur de nombreux ouvrages. Il s’intéresse aux rapports entre esthétique et politique, à la démocratie et à l’émancipation intellectuelle. En 2022, il publie aux éditions La Fabrique Les trente inglorieuses, Scènes politiques.

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Cet échange avec Jacques Rancière s’inscrit dans une série d’entretiens avec des penseur.euses contemporain.es - philosophes, sociologues, historien.nes - visant à orienter l’action de militant.es pour un monde juste et ouvert. Il a été mené par Taoufik Vallipuram, président de Ouishare et Samuel Roumeau, fondateur de Bonne Question. 

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Samuel Roumeau et Taoufik Vallipuram
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