Inside Ouishare
March 1, 2021

Experts partout, expertise où ça ?

Cet article fait partie de la série “Du Manifeste au sous-texte” - une série qui permet de mieux comprendre et approfondir ce que nous affirmons dans notre manifeste. Dans cet article, focus sur l’expression suivante "Nous sommes des personnes entières et nous contribuons à un collectif avant d’être des “experts”, des “facilitateurs”, des “designers” ou des “chercheurs”.”

Sous les CV, les personnes !

Au sein de Ouishare, les engagements associatifs des uns et les combats militants des autres se rencontrent, se nourrissent et se défient. Au-delà de nos diplômes et de nos formations respectives, nous sommes attentif.v.e.s aux personnes en tant que telles : nous apprenons à nous connaître à travers nos parcours de vie, nos passions et nos sensibilités. Nous ne réduisons pas les personnes à leurs compétences.

Ensemble, nous nous attachons à provoquer les conditions de travail qui nous font vibrer. Si nous ne croisons pas toujours la route des projets qui nous passionnent, nous nous attelons à les initier et les faire vivre. Ainsi, nos engagements résonnent dans les projets que nous menons et entreprenons. Romain et Mathieu par exemple, qui partagent un sujet de prédilection commun : le numérique et ses implications environnementales, sont  engagés dans les associations Fréquence écoles et Le Mouton Numérique. Ils ont lancé F(r)ictions numériques (1), une expérimentation visant à questionner les impacts du numérique. L’objectif est d’aider les organisations à prendre du recul sur les injonctions aux transformations numériques, à en objectiver les conséquences environnementales et sociales. 

Nous cherchons à être à l’écoute, à entrer en résonance avec le monde qui nous entoure. Comme l’explique Hartmut Rosa : « La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. ». Dans les actions que nous menons, nous nous attachons à entrer en résonance, c’est-à-dire à provoquer des points de rencontre cognitifs, affectifs et corporels entre les sujets et le monde. Cela signifie que nous nous dévoilons dans nos subjectivités, dans l’entièreté de nos personnes. Entre nous, au sein du collectif, mais également vis-à-vis de nos partenaires.

“Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes”

Au sein de Ouishare, donc, les singularités de chacun.e sont précieuses. Pourtant, nous n’envisageons pas Ouishare comme une somme d’individus. Au contraire, nos rencontres créent quelque chose de nouveau et notre tout est supérieur à la somme de nos parties. Notre organisation peut être pensée à l’instar d’un corps vivant, dont les membres et les organes, interdépendants, ne vont pas les uns sans les autres. 

Mais une telle synergie n’est pas automatique, elle doit être entretenue et stimulée. Nous discutons, questionnons, débattons en permanence des sujets, d’actualité ou non, qui nous brûlent les lèvres. Notre messagerie instantanée interne ne désemplit pas, et nos réunions d’équipe s’éternisent, parfois, lorsque des discussions nous enflamment... Dans les actions que nous menons, nous nous nourrissons aussi de nos différents points de vue et références. Nous discutons de nos prises d’initiatives collectivement avant de les lancer. Contribuer au collectif, c’est également consacrer une partie importante de notre temps à des tâches relatives à notre organisation interne : réflexions stratégiques, organisation de temps collectifs, mais aussi rédaction d’articles et d’entretiens pour notre magazine en ligne ou encore, veille active sur les sujets dont on traite.

Notre gouvernance est ouverte et collective et c’est aussi à travers elle que nous faisons vivre au quotidien nos cinq valeurs : l’ouverture, le soin, l’esprit d’initiative, la collaboration et l’expérimentation permanente (2). 

“Tous.tes sachant.es, tous.tes apprenant.es”

Puisque nous pensons que les différents organes d’une organisation sont interdépendants et que leur intelligence collective est gage de richesse et de pertinence, nous ne pouvons pas adhérer à l’idée que l'expert, sur son piédestal, détient un savoir exhaustif, que l’on pourrait imposer à la foule. Nous nous opposons à la prévalence à laquelle prétend parfois la figure du sachant surplombant, pourtant trop souvent déconnecté du réel. Celui ou celle qui bénéficie d’une légitimité institutionnelle, sans nécessairement avoir les connaissances de terrain pourtant essentielles. Sans dénigrer cette expertise là, nous pensons qu’elle ne doit pas prévaloir sur d’autres types d’expertise ou de savoirs : celle d’un parent qui a l’expérience de l’éducation, celle d’un paysan qui connaît les besoins de sa terre. Nous pensons que l’expertise théorique et académique prend toute sa valeur lorsqu’elle est accompagnée d’expertises complémentaires, à commencer par celles du terrain. 

Qui dit expertise, ne dit pas exhaustivité, ni neutralité. Tout savoir est tributaire d’un point de vue, donc de biais. Voilà pourquoi il nous semble crucial de provoquer des rencontres et des collaborations entre les différentes strates de la société. Comme à Roubaix, où nous travaillons sur la lutte contre la précarité énergétique et faisons se rencontrer une élue locale avec des personnes en situation de précarité énergétique. Ou encore à Bagnolet, où nous avons organisé des discussions avec des jeunes du quartier de La Noue sur le sujet des données intimes (3), avec l’objectif de partager les questions et enjeux soulevés à l’échelle nationale. 

Nous cherchons à confronter les points de vue, tout divergents qu’ils soient, car nous croyons que c’est dans ce sens qu’il faut orienter les politiques publiques et les décisions privées. Nous souhaitons cultiver les interdépendances au sens où Baptiste Morizot en parle : “comme les tissages, qui rendent possibles des formes de vie plus prospères, plus épanouies, mieux reliées, plus plurielles, plus riches d’égards pour le monde”.

Finalement, c’est aussi en cette complémentarité que consiste l’intelligence collective. D’une part, des processus et des outils qui permettent de s’écouter et de se comprendre. D’autre part, grâce à ces outils, la rencontre entre des points de vue parfois éloignés, qui convergent néanmoins en direction d’un objectif commun.
À la manière du travail qui a été développé autour de la notion de “patient-expert”, nous pensons qu’il est urgent de développer des espaces de rencontre entre des strates de la société qui ne se parlent jamais ou rarement, en dépit de leur grande complémentarité. Nous le voyons à Roubaix (4), les habitants en situation de précarité énergétique ont certaines connaissances et clés de lecture que les institutions ignorent. Cet exemple peut être décliné dans des domaines aussi nombreux que variés. 


Pour oeuvrer à de telles convergences, nous souhaitons nous positionner à l’instar de la figure du diplomate, telle que Baptiste Morizot la présente :

“[...] un intercesseur, un traducteur interespèces, un go-between. Ce dernier n'est pas un sage supérieur qui sait mieux que les autres où sont leurs intérêts. Pas de retour du Patriarche, du jugement de Salomon. Au contraire, il reconnaît l'intelligence collective, l'intelligence des acteurs, le fait que ce sont eux qui savent ce qu'ils font et les lignes de force de la pratique et de la vie. Il est à hauteur des vivants. Mais sa bizarrerie est liée à sa position "entre" : elle est positionnelle-relationnelle. C'est à dire qu'elle est liée à sa position contextuelle dans un champs de relations."


  1. https://fricnum.ouishare.net/
  2. Ce que l’on a appris en construisant Ouishare, Article, mai 2018
  3. Provoquer des discussions citoyennes sur un sujet politique : l'utilisation des données intimes, Etude de cas, novembre 2020
  4. Questionner les pratiques numériques d’habitants de quartiers prioritaires, Etude de cas, juillet 2020

Experts partout, expertise où ça ?

by 
Camille Lizop
Inside Ouishare
December 16, 2020
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OUISHARE de l’intérieur. Du Manifeste au sous-texte 2/3. La période que nous traversons favorise la médiatisation des discours d’“experts”. Mais de quelle expertise s’agit-il ? Une expertise sans processus de certification, rapide, trop peu débattue, et donc faible. Dans le domaine médical, un nouveau type d’expertise a émergé récemment : les patients experts. Dans ce cas là, l’expertise reconnue est basée sur l’expérience quotidienne de la maladie par les premiers concernés. Au sein de Ouishare, nous sommes convaincu.es que l’expertise est plurielle. Les décisions doivent être prises de façon dynamique, en croisant les savoirs théoriques et empiriques.

Cet article fait partie de la série “Du Manifeste au sous-texte” - une série qui permet de mieux comprendre et approfondir ce que nous affirmons dans notre manifeste. Dans cet article, focus sur l’expression suivante "Nous sommes des personnes entières et nous contribuons à un collectif avant d’être des “experts”, des “facilitateurs”, des “designers” ou des “chercheurs”.”

Sous les CV, les personnes !

Au sein de Ouishare, les engagements associatifs des uns et les combats militants des autres se rencontrent, se nourrissent et se défient. Au-delà de nos diplômes et de nos formations respectives, nous sommes attentif.v.e.s aux personnes en tant que telles : nous apprenons à nous connaître à travers nos parcours de vie, nos passions et nos sensibilités. Nous ne réduisons pas les personnes à leurs compétences.

Ensemble, nous nous attachons à provoquer les conditions de travail qui nous font vibrer. Si nous ne croisons pas toujours la route des projets qui nous passionnent, nous nous attelons à les initier et les faire vivre. Ainsi, nos engagements résonnent dans les projets que nous menons et entreprenons. Romain et Mathieu par exemple, qui partagent un sujet de prédilection commun : le numérique et ses implications environnementales, sont  engagés dans les associations Fréquence écoles et Le Mouton Numérique. Ils ont lancé F(r)ictions numériques (1), une expérimentation visant à questionner les impacts du numérique. L’objectif est d’aider les organisations à prendre du recul sur les injonctions aux transformations numériques, à en objectiver les conséquences environnementales et sociales. 

Nous cherchons à être à l’écoute, à entrer en résonance avec le monde qui nous entoure. Comme l’explique Hartmut Rosa : « La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. ». Dans les actions que nous menons, nous nous attachons à entrer en résonance, c’est-à-dire à provoquer des points de rencontre cognitifs, affectifs et corporels entre les sujets et le monde. Cela signifie que nous nous dévoilons dans nos subjectivités, dans l’entièreté de nos personnes. Entre nous, au sein du collectif, mais également vis-à-vis de nos partenaires.

“Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes”

Au sein de Ouishare, donc, les singularités de chacun.e sont précieuses. Pourtant, nous n’envisageons pas Ouishare comme une somme d’individus. Au contraire, nos rencontres créent quelque chose de nouveau et notre tout est supérieur à la somme de nos parties. Notre organisation peut être pensée à l’instar d’un corps vivant, dont les membres et les organes, interdépendants, ne vont pas les uns sans les autres. 

Mais une telle synergie n’est pas automatique, elle doit être entretenue et stimulée. Nous discutons, questionnons, débattons en permanence des sujets, d’actualité ou non, qui nous brûlent les lèvres. Notre messagerie instantanée interne ne désemplit pas, et nos réunions d’équipe s’éternisent, parfois, lorsque des discussions nous enflamment... Dans les actions que nous menons, nous nous nourrissons aussi de nos différents points de vue et références. Nous discutons de nos prises d’initiatives collectivement avant de les lancer. Contribuer au collectif, c’est également consacrer une partie importante de notre temps à des tâches relatives à notre organisation interne : réflexions stratégiques, organisation de temps collectifs, mais aussi rédaction d’articles et d’entretiens pour notre magazine en ligne ou encore, veille active sur les sujets dont on traite.

Notre gouvernance est ouverte et collective et c’est aussi à travers elle que nous faisons vivre au quotidien nos cinq valeurs : l’ouverture, le soin, l’esprit d’initiative, la collaboration et l’expérimentation permanente (2). 

“Tous.tes sachant.es, tous.tes apprenant.es”

Puisque nous pensons que les différents organes d’une organisation sont interdépendants et que leur intelligence collective est gage de richesse et de pertinence, nous ne pouvons pas adhérer à l’idée que l'expert, sur son piédestal, détient un savoir exhaustif, que l’on pourrait imposer à la foule. Nous nous opposons à la prévalence à laquelle prétend parfois la figure du sachant surplombant, pourtant trop souvent déconnecté du réel. Celui ou celle qui bénéficie d’une légitimité institutionnelle, sans nécessairement avoir les connaissances de terrain pourtant essentielles. Sans dénigrer cette expertise là, nous pensons qu’elle ne doit pas prévaloir sur d’autres types d’expertise ou de savoirs : celle d’un parent qui a l’expérience de l’éducation, celle d’un paysan qui connaît les besoins de sa terre. Nous pensons que l’expertise théorique et académique prend toute sa valeur lorsqu’elle est accompagnée d’expertises complémentaires, à commencer par celles du terrain. 

Qui dit expertise, ne dit pas exhaustivité, ni neutralité. Tout savoir est tributaire d’un point de vue, donc de biais. Voilà pourquoi il nous semble crucial de provoquer des rencontres et des collaborations entre les différentes strates de la société. Comme à Roubaix, où nous travaillons sur la lutte contre la précarité énergétique et faisons se rencontrer une élue locale avec des personnes en situation de précarité énergétique. Ou encore à Bagnolet, où nous avons organisé des discussions avec des jeunes du quartier de La Noue sur le sujet des données intimes (3), avec l’objectif de partager les questions et enjeux soulevés à l’échelle nationale. 

Nous cherchons à confronter les points de vue, tout divergents qu’ils soient, car nous croyons que c’est dans ce sens qu’il faut orienter les politiques publiques et les décisions privées. Nous souhaitons cultiver les interdépendances au sens où Baptiste Morizot en parle : “comme les tissages, qui rendent possibles des formes de vie plus prospères, plus épanouies, mieux reliées, plus plurielles, plus riches d’égards pour le monde”.

Finalement, c’est aussi en cette complémentarité que consiste l’intelligence collective. D’une part, des processus et des outils qui permettent de s’écouter et de se comprendre. D’autre part, grâce à ces outils, la rencontre entre des points de vue parfois éloignés, qui convergent néanmoins en direction d’un objectif commun.
À la manière du travail qui a été développé autour de la notion de “patient-expert”, nous pensons qu’il est urgent de développer des espaces de rencontre entre des strates de la société qui ne se parlent jamais ou rarement, en dépit de leur grande complémentarité. Nous le voyons à Roubaix (4), les habitants en situation de précarité énergétique ont certaines connaissances et clés de lecture que les institutions ignorent. Cet exemple peut être décliné dans des domaines aussi nombreux que variés. 


Pour oeuvrer à de telles convergences, nous souhaitons nous positionner à l’instar de la figure du diplomate, telle que Baptiste Morizot la présente :

“[...] un intercesseur, un traducteur interespèces, un go-between. Ce dernier n'est pas un sage supérieur qui sait mieux que les autres où sont leurs intérêts. Pas de retour du Patriarche, du jugement de Salomon. Au contraire, il reconnaît l'intelligence collective, l'intelligence des acteurs, le fait que ce sont eux qui savent ce qu'ils font et les lignes de force de la pratique et de la vie. Il est à hauteur des vivants. Mais sa bizarrerie est liée à sa position "entre" : elle est positionnelle-relationnelle. C'est à dire qu'elle est liée à sa position contextuelle dans un champs de relations."


  1. https://fricnum.ouishare.net/
  2. Ce que l’on a appris en construisant Ouishare, Article, mai 2018
  3. Provoquer des discussions citoyennes sur un sujet politique : l'utilisation des données intimes, Etude de cas, novembre 2020
  4. Questionner les pratiques numériques d’habitants de quartiers prioritaires, Etude de cas, juillet 2020

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Camille Lizop
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December 16, 2020

Experts partout, expertise où ça ?

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OUISHARE de l’intérieur. Du Manifeste au sous-texte 2/3. La période que nous traversons favorise la médiatisation des discours d’“experts”. Mais de quelle expertise s’agit-il ? Une expertise sans processus de certification, rapide, trop peu débattue, et donc faible. Dans le domaine médical, un nouveau type d’expertise a émergé récemment : les patients experts. Dans ce cas là, l’expertise reconnue est basée sur l’expérience quotidienne de la maladie par les premiers concernés. Au sein de Ouishare, nous sommes convaincu.es que l’expertise est plurielle. Les décisions doivent être prises de façon dynamique, en croisant les savoirs théoriques et empiriques.

Cet article fait partie de la série “Du Manifeste au sous-texte” - une série qui permet de mieux comprendre et approfondir ce que nous affirmons dans notre manifeste. Dans cet article, focus sur l’expression suivante "Nous sommes des personnes entières et nous contribuons à un collectif avant d’être des “experts”, des “facilitateurs”, des “designers” ou des “chercheurs”.”

Sous les CV, les personnes !

Au sein de Ouishare, les engagements associatifs des uns et les combats militants des autres se rencontrent, se nourrissent et se défient. Au-delà de nos diplômes et de nos formations respectives, nous sommes attentif.v.e.s aux personnes en tant que telles : nous apprenons à nous connaître à travers nos parcours de vie, nos passions et nos sensibilités. Nous ne réduisons pas les personnes à leurs compétences.

Ensemble, nous nous attachons à provoquer les conditions de travail qui nous font vibrer. Si nous ne croisons pas toujours la route des projets qui nous passionnent, nous nous attelons à les initier et les faire vivre. Ainsi, nos engagements résonnent dans les projets que nous menons et entreprenons. Romain et Mathieu par exemple, qui partagent un sujet de prédilection commun : le numérique et ses implications environnementales, sont  engagés dans les associations Fréquence écoles et Le Mouton Numérique. Ils ont lancé F(r)ictions numériques (1), une expérimentation visant à questionner les impacts du numérique. L’objectif est d’aider les organisations à prendre du recul sur les injonctions aux transformations numériques, à en objectiver les conséquences environnementales et sociales. 

Nous cherchons à être à l’écoute, à entrer en résonance avec le monde qui nous entoure. Comme l’explique Hartmut Rosa : « La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. ». Dans les actions que nous menons, nous nous attachons à entrer en résonance, c’est-à-dire à provoquer des points de rencontre cognitifs, affectifs et corporels entre les sujets et le monde. Cela signifie que nous nous dévoilons dans nos subjectivités, dans l’entièreté de nos personnes. Entre nous, au sein du collectif, mais également vis-à-vis de nos partenaires.

“Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes”

Au sein de Ouishare, donc, les singularités de chacun.e sont précieuses. Pourtant, nous n’envisageons pas Ouishare comme une somme d’individus. Au contraire, nos rencontres créent quelque chose de nouveau et notre tout est supérieur à la somme de nos parties. Notre organisation peut être pensée à l’instar d’un corps vivant, dont les membres et les organes, interdépendants, ne vont pas les uns sans les autres. 

Mais une telle synergie n’est pas automatique, elle doit être entretenue et stimulée. Nous discutons, questionnons, débattons en permanence des sujets, d’actualité ou non, qui nous brûlent les lèvres. Notre messagerie instantanée interne ne désemplit pas, et nos réunions d’équipe s’éternisent, parfois, lorsque des discussions nous enflamment... Dans les actions que nous menons, nous nous nourrissons aussi de nos différents points de vue et références. Nous discutons de nos prises d’initiatives collectivement avant de les lancer. Contribuer au collectif, c’est également consacrer une partie importante de notre temps à des tâches relatives à notre organisation interne : réflexions stratégiques, organisation de temps collectifs, mais aussi rédaction d’articles et d’entretiens pour notre magazine en ligne ou encore, veille active sur les sujets dont on traite.

Notre gouvernance est ouverte et collective et c’est aussi à travers elle que nous faisons vivre au quotidien nos cinq valeurs : l’ouverture, le soin, l’esprit d’initiative, la collaboration et l’expérimentation permanente (2). 

“Tous.tes sachant.es, tous.tes apprenant.es”

Puisque nous pensons que les différents organes d’une organisation sont interdépendants et que leur intelligence collective est gage de richesse et de pertinence, nous ne pouvons pas adhérer à l’idée que l'expert, sur son piédestal, détient un savoir exhaustif, que l’on pourrait imposer à la foule. Nous nous opposons à la prévalence à laquelle prétend parfois la figure du sachant surplombant, pourtant trop souvent déconnecté du réel. Celui ou celle qui bénéficie d’une légitimité institutionnelle, sans nécessairement avoir les connaissances de terrain pourtant essentielles. Sans dénigrer cette expertise là, nous pensons qu’elle ne doit pas prévaloir sur d’autres types d’expertise ou de savoirs : celle d’un parent qui a l’expérience de l’éducation, celle d’un paysan qui connaît les besoins de sa terre. Nous pensons que l’expertise théorique et académique prend toute sa valeur lorsqu’elle est accompagnée d’expertises complémentaires, à commencer par celles du terrain. 

Qui dit expertise, ne dit pas exhaustivité, ni neutralité. Tout savoir est tributaire d’un point de vue, donc de biais. Voilà pourquoi il nous semble crucial de provoquer des rencontres et des collaborations entre les différentes strates de la société. Comme à Roubaix, où nous travaillons sur la lutte contre la précarité énergétique et faisons se rencontrer une élue locale avec des personnes en situation de précarité énergétique. Ou encore à Bagnolet, où nous avons organisé des discussions avec des jeunes du quartier de La Noue sur le sujet des données intimes (3), avec l’objectif de partager les questions et enjeux soulevés à l’échelle nationale. 

Nous cherchons à confronter les points de vue, tout divergents qu’ils soient, car nous croyons que c’est dans ce sens qu’il faut orienter les politiques publiques et les décisions privées. Nous souhaitons cultiver les interdépendances au sens où Baptiste Morizot en parle : “comme les tissages, qui rendent possibles des formes de vie plus prospères, plus épanouies, mieux reliées, plus plurielles, plus riches d’égards pour le monde”.

Finalement, c’est aussi en cette complémentarité que consiste l’intelligence collective. D’une part, des processus et des outils qui permettent de s’écouter et de se comprendre. D’autre part, grâce à ces outils, la rencontre entre des points de vue parfois éloignés, qui convergent néanmoins en direction d’un objectif commun.
À la manière du travail qui a été développé autour de la notion de “patient-expert”, nous pensons qu’il est urgent de développer des espaces de rencontre entre des strates de la société qui ne se parlent jamais ou rarement, en dépit de leur grande complémentarité. Nous le voyons à Roubaix (4), les habitants en situation de précarité énergétique ont certaines connaissances et clés de lecture que les institutions ignorent. Cet exemple peut être décliné dans des domaines aussi nombreux que variés. 


Pour oeuvrer à de telles convergences, nous souhaitons nous positionner à l’instar de la figure du diplomate, telle que Baptiste Morizot la présente :

“[...] un intercesseur, un traducteur interespèces, un go-between. Ce dernier n'est pas un sage supérieur qui sait mieux que les autres où sont leurs intérêts. Pas de retour du Patriarche, du jugement de Salomon. Au contraire, il reconnaît l'intelligence collective, l'intelligence des acteurs, le fait que ce sont eux qui savent ce qu'ils font et les lignes de force de la pratique et de la vie. Il est à hauteur des vivants. Mais sa bizarrerie est liée à sa position "entre" : elle est positionnelle-relationnelle. C'est à dire qu'elle est liée à sa position contextuelle dans un champs de relations."


  1. https://fricnum.ouishare.net/
  2. Ce que l’on a appris en construisant Ouishare, Article, mai 2018
  3. Provoquer des discussions citoyennes sur un sujet politique : l'utilisation des données intimes, Etude de cas, novembre 2020
  4. Questionner les pratiques numériques d’habitants de quartiers prioritaires, Etude de cas, juillet 2020

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