Magazine
November 29, 2018

De nouvelles formes de collaboration entre le social et le culturel sont possibles et souhaitables - Un entretien avec Elefterios Kechagioglou

Bonjour Eleftérios, vous dirigez aujourd’hui le plus petit cirque du monde, un cirque social à Bagneux. Comment est venue cette idée de créer un cirque à vocation sociale ?

En étudiant le territoire ! La ville de Bagneux est une ville populaire, ouvrière du sud de la banlieue parisienne. Nous avions l’idée d’un cirque et nous avons développé ce projet avec les habitants afin de répondre à leurs enjeux principaux : faire des choses ensemble, donner du sens au quotidien.

Et pourquoi le cirque ?

Au début des années 90, une nouvelle forme de cirque commençait à se développer : un cirque plus contemporain et sans animaux. Il y avait l’envie d'aller à la rencontre des gens et de prolonger l'esprit de l'éducation populaire des mouvements des années 70 - 80 en sortant des lieux conventionnels et en permettant à tout le monde de pratiquer et de faire de l'Art. Bagneux était un terrain d’autant plus fertile qu’il y avait une tradition de carnaval et de fêtes avec les vendanges. Il y avait un lien préexistant entre le forain, le cirque, le théâtre et la musique de rue.

Le cirque est en outre un excellent outil social car il permet d’aborder les questions de risque, de confiance en soi, et il est très peu connoté socialement. Au Plus Petit Cirque du Monde, nous œuvrons quotidiennement au développement du “cirque social” grâce à la création du réseau Caravan Circus Network qui regroupe 30 organisations internationales. Nous avons aussi développé un diplôme universitaire avec Paris XI «Transformation sociale et médiation par les pratiques sportives et artistiques».

Le Plus Petit Cirque du Monde, c’est aussi un lieu : une architecture unique, de grands volumes en bois.  Dans quelle mesure ce lieu influence vos pratiques ?



Ce lieu a été pensé par l’équipe Patrick Bouchain et Loïc Julienne. Il conjugue grandeur et simplicité : il est monumental grâce à ses grands volumes, mais il est fait à partir de matériaux modestes. C'est une œuvre architecturale autant que plastique qui ne laisse pas indifférent. Le sacré est proche de l’artistique. Ce n'est pas un hasard si on construisait des cathédrales très hautes. Les vertus de ce lieu sont de l’ordre du pratique car beaucoup d'aménagements sont possibles et de l’ordre de l’imaginaire car ce n’est pas commun d’entrer dans une salle de 28 mètres de haut et cela a un impact sur les sensations qu’on éprouve. Il y a aussi une dimension historique puisque nous avons gardé le gymnase construit au même moment que le quartier et les usines Thomson.

Autre point important, nous avons voulu éviter l’aspect forteresse qui enferme la culture. L'artiste ne veut plus être enfermé dans sa cage de scène, caché dans les coulisses pour ne pas être vu. La tradition de se produire sur scène, d’être applaudi et de disparaître en changeant de costume est terminée. C'est une conception très XIXe et très bourgeoise de l'art.

Plutôt que de suivre le schéma classique où j’entre dans un lieu de spectacle le soir parce que j'ai un billet, les gens ici peuvent entrer et sortir de façon très organique.

Cette démarche a commencé dès le début du projet avec un chantier participatif ouvert au public pendant 2 ans. Puis elle a continué car nous nous sommes demandé comment notre projet pouvait rester un chantier et garder une dimension évolutive. Travailler avec Patrick et Loïc a été à cet égard très instructif. Cela nous a permis de comprendre comment cette idée de chantier permanent a tout son sens dans un travail artistique et social. L’art est un chantier permanent tout comme le spectacle vivant. Tous les jours vous recommencez, et tous les jours vous vous levez pour répondre à des enjeux. D’ailleurs, nous n’avons pas résolu les problèmes du quartier en construisant un cirque. Quelque part on a encore plus de responsabilités maintenant qu'on a obtenu des deniers publics pour la construction du bâtiment. Nous nous sommes donc demandé comment grâce à ce camp de base, nous pouvons aller rencontrer des gens et les inviter à vivre des moments, plutôt que de se dire le bâtiment est là, on vous attend, venez !

Comment conjuguez-vous l’utile au poétique ?

Il est légitime de se poser la question : en quoi est-on utile ? Qu'est-ce qu'on fait qui permet aux gens d'être mieux, d'améliorer leurs conditions ? La poésie a son importance mais ne doit pas nous faire oublier le pragmatisme. Nous avons pensé le foyer comme un lieu d’accueil ouvert : pouvant accueillir des repas partagés, des réunions etc. Si des parents d'élèves veulent faire un repas le samedi avec les enfants ils le font, de même s'il faut faire une réunion on la fait. On a dans ce sens monté l’initiative “les vendredis baraque” en partenariat avec les associations locales. Lors de ces vendredis tout le monde est le bienvenu et nous proposons des programmations variées, gratuites, qui ne se cantonnent pas à des activités stricto sensu culturelles.

Que pensez-vous du rapprochement du culturel et du social ?

Il est urgent de repenser la place de la culture dans la société.

L’art a trop longtemps été mis sur un piédestal. Le territoire français bénéficie d’un maillage exceptionnel avec des villes de 10 000 habitants qui ont des scènes nationales. Mais ce modèle a ses limites puisque seulement 17% de la population fréquente ces lieux culturels. Et qu’il ne nous a pas permis d’éviter des conflits sociaux ou même des attentats. Il faut se demander ce qu'il advient de ces 83 autre pourcent de la population qui ne fréquente pas les lieux culturels

Hugo disait, « quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Cela s’applique certainement  à la culture, « quand on ouvre un théâtre on ferme une prison ». Pendant un temps, le ministère de la culture a voulu mettre l’art au service de l’image de marque de la France ce qui revenait à mettre le social de côté. Et encore aujourd’hui, les mondes du social et du culturel se regardent avec suspicion. L’arrogance et le conservatisme ne sont pas favorables pour faire émerger de nouvelles façons de pensée, de nouvelles collaborations. Aujourd’hui, il faut plus que jamais se demander ce que l’on veut faire des maisons de culture, comment sortir des murs, comment arrêter d’être clivant.

Le changement se fait sentir et il est favorisé par l’inspiration que suscitent les projets issus de l’économie sociale et solidaire.

Le monde culturel est en train de muter et de se libérer de ses propres contraintes.

Le projet des Concerts de Poche en est une illustration. Il vise à trouver un nouveau public pour la musique classique, en partant du constat que celle-ci n’intéressait plus qu’un public vieillissant des centres villes. C'est une énorme avancée de repenser la musique classique, de l'emmener partout et de développer des temps d'apprentissages. De même, de nombreux grands théâtres s’interrogent aujourd’hui sur la nécessité de transformer leur bar en lieu de vie pour sortir de la logique de huis-clos qui a longtemps prédominée les lieux culturels.

Alors j’entends que ce rapprochement du culturel et de l’ESS puisse être vécu avec amertume par le culturel car cela coïncide avec la stagnation des budgets dédiés à la culture et que ce rapprochement est perçu comme une résultante de la déferlante libérale, un cheval de Troie du libéralisme.

Quels sont les principales composantes de votre modèle économique et en quoi est-ce original ?

Tout d’abord pour construire notre modèle économique, nous avons adapté le canevas d’un Business Model pour le mettre au service de nos valeurs. A la place de « profit » nous avons écrit « création de valeurs ». Une fois ce changement opéré il est devenu plus simple de construire un modèle économique adapté. Aujourd’hui, notre modèle économique est constitué de financement public (51%), de financement privé (14%) et de nos ressources propres (35%). Le modèle économique doit faire l’objet d’une réflexion en continu : comment assurer la pérennité du projet ? Satisfaire toutes les parties prenantes (salariés, bénévoles, habitants etc.) ? Faire en sorte qu’il soit un prolongement de nos valeurs ?

Je tire trois enseignements principaux de nos réflexions sur le modèle économique.

Le premier est qu’une organisation d’intérêt général doit autant se soucier de son modèle économique qu’une entreprise à but lucratif. Il faut donc une équipe dédiée à cette recherche et autant que possible diversifier les sources de financement.

Le deuxième est que grandir ne doit pas nous causer des complexes. Une structure associative peut grandir pour démultiplier son impact sans perdre son âme. Aujourd'hui on a mis en place des projets qui ont un sens, de bons résultats et qui ne peuvent se développer que si nous augmentons notre taille.

Enfin, le dernier enseignement consiste à changer de posture vis-à-vis des financeurs et à les considérer comme des parties prenantes. Lorsque nous négocions, nous ne nous positionnons jamais comme un projet culturel qui quémande un denier public ou privé. L'objectif c'est de co-construire, voir de co-piloter. Il est important de ne pas se positionner comme un acteur inférieur parce que nous avons moins d'envergure économique. Nous avons notre expertise, c’est une expertise de territoire, de terrain, tout comme une municipalité à son expertise propre.

Et la posture est la même avec des partenaires privés ?

Oui tout à fait ! En phase d’amorçage, ils étaient plus difficiles à convaincre. Aujourd’hui le bâtiment leur offre une visibilité intéressante et qu’ils peuvent plus facilement justifier en interne. Là où le secteur public a beaucoup de critères, l’acteur privé s’immisce moins dans les projets développés. Il y a bien sûr un débat philosophique pour savoir si on souhaite ou non travailler avec le privé. Certains sont dans une démarche hors système, ne faisant appel qu’à des ressources propres et c’est très respectable. De notre côté, nous avons tranché et nous travaillons avec le privé : cela nous a amené à collaborer avec la fondation Areva, qui certes représente le nucléaire, mais qui n’est pas décorrélée du secteur du public. Ils nous ont soutenu sur deux ans. Sans les acteurs privés qui nous soutiennent, il y a pleins de projet que nous n’aurions pas pu mener.

Comment voyez-vous le rôle de vos partenaires/ mécènes, comment souhaitez-vous voir vos relations évoluer ?

Une relation optimale serait une relation de co-construction opérationnelle, et on avance vers cela. Construire au plus tôt une vision commune.

Et on y arrive progressivement car d’un côté les fondations souhaitent que leurs salariés s'impliquent davantage. De l’autre, l'État comprend de plus en plus qu'il faut associer les structures dans les réflexions et ne pas uniquement décider, annoncer, et mettre les gens dans une posture d’attentisme. Car un ministère sans partenaires, sans initiatives privés, sans citoyens avec qui collaborer, cela ne fonctionne plus. Il n'est pas possible de rester dans un bureau ministériel et de connaître ce qui se passe au fin fond de la Creuse ou dans une banlieue parisienne, il y a des zones blanches.  

Apporter des capitaux dans un projet ne doit plus être l’acte du prince “je donne et vous faites”. Il est beaucoup plus intéressant pour tout le monde de faire ensemble.

Cette démarche de co-construction me semble aujourd’hui indispensable même si elle fait peur. Le terme qui revient souvent à ce sujet est la peur « d’être instrumentalisé ». Ce qui est intéressant car c'est avant tout les artistes qui ont instrumentalisé l'art en prônant un art transformatif. Ils ont peur que d'autres parties prenantes fassent la même chose, comme on a pu le voir dans des municipalités emportées par l'extrême droite et qui ont dit, bon là on arrête !

Mon dernier point est qu’il ne faut plus voir la culture comme la cerise sur le gâteau. Il faut la repenser en lien avec tous les enjeux sociétaux, y compris dans son modèle économique.  En quoi les artistes peuvent accompagner des démarches de transformation urbaines ? En quoi les artistes peuvent rendre un territoire plus attractif ? Comment les artistes peuvent offrir un service de proximité à des habitants ? Opérationnellement cela se fait en allant chercher des budgets de développement économique, de cohésion sociale, de lien avec des territoires d'outre-mer, d'attractivité de territoire, d'urbanisme, d'écologie et pas uniquement des budgets culturel. Alors certes, on peut dire que c'est opportuniste, mais c’est avec de tels projets que l’on découvre de nouvelles manières de faire, de nouveaux acteurs et qu’on sort de ces 17% de fréquentation culturelle.

Entretien édité par Hélène Vuaroqueaux

De nouvelles formes de collaboration entre le social et le culturel sont possibles et souhaitables - Un entretien avec Elefterios Kechagioglou

by 
Clothilde Sauvages
Magazine
November 28, 2018
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Véritable laboratoire artistique et social, le Plus Petit Cirque du Monde agit depuis 25 ans comme un acteur de la transformation sociale et territoriale du quartier prioritaire de la ville où il est installé à Bagneux. Nous avons rencontré son directeur, Elefterios Kechagioglou. Il nous a parlé de l’importance d’allier pragmatisme et poésie, de la nécessité de descendre l’art de son piédestal et de penser les lieux de culture comme des lieux de vie.

Bonjour Eleftérios, vous dirigez aujourd’hui le plus petit cirque du monde, un cirque social à Bagneux. Comment est venue cette idée de créer un cirque à vocation sociale ?

En étudiant le territoire ! La ville de Bagneux est une ville populaire, ouvrière du sud de la banlieue parisienne. Nous avions l’idée d’un cirque et nous avons développé ce projet avec les habitants afin de répondre à leurs enjeux principaux : faire des choses ensemble, donner du sens au quotidien.

Et pourquoi le cirque ?

Au début des années 90, une nouvelle forme de cirque commençait à se développer : un cirque plus contemporain et sans animaux. Il y avait l’envie d'aller à la rencontre des gens et de prolonger l'esprit de l'éducation populaire des mouvements des années 70 - 80 en sortant des lieux conventionnels et en permettant à tout le monde de pratiquer et de faire de l'Art. Bagneux était un terrain d’autant plus fertile qu’il y avait une tradition de carnaval et de fêtes avec les vendanges. Il y avait un lien préexistant entre le forain, le cirque, le théâtre et la musique de rue.

Le cirque est en outre un excellent outil social car il permet d’aborder les questions de risque, de confiance en soi, et il est très peu connoté socialement. Au Plus Petit Cirque du Monde, nous œuvrons quotidiennement au développement du “cirque social” grâce à la création du réseau Caravan Circus Network qui regroupe 30 organisations internationales. Nous avons aussi développé un diplôme universitaire avec Paris XI «Transformation sociale et médiation par les pratiques sportives et artistiques».

Le Plus Petit Cirque du Monde, c’est aussi un lieu : une architecture unique, de grands volumes en bois.  Dans quelle mesure ce lieu influence vos pratiques ?



Ce lieu a été pensé par l’équipe Patrick Bouchain et Loïc Julienne. Il conjugue grandeur et simplicité : il est monumental grâce à ses grands volumes, mais il est fait à partir de matériaux modestes. C'est une œuvre architecturale autant que plastique qui ne laisse pas indifférent. Le sacré est proche de l’artistique. Ce n'est pas un hasard si on construisait des cathédrales très hautes. Les vertus de ce lieu sont de l’ordre du pratique car beaucoup d'aménagements sont possibles et de l’ordre de l’imaginaire car ce n’est pas commun d’entrer dans une salle de 28 mètres de haut et cela a un impact sur les sensations qu’on éprouve. Il y a aussi une dimension historique puisque nous avons gardé le gymnase construit au même moment que le quartier et les usines Thomson.

Autre point important, nous avons voulu éviter l’aspect forteresse qui enferme la culture. L'artiste ne veut plus être enfermé dans sa cage de scène, caché dans les coulisses pour ne pas être vu. La tradition de se produire sur scène, d’être applaudi et de disparaître en changeant de costume est terminée. C'est une conception très XIXe et très bourgeoise de l'art.

Plutôt que de suivre le schéma classique où j’entre dans un lieu de spectacle le soir parce que j'ai un billet, les gens ici peuvent entrer et sortir de façon très organique.

Cette démarche a commencé dès le début du projet avec un chantier participatif ouvert au public pendant 2 ans. Puis elle a continué car nous nous sommes demandé comment notre projet pouvait rester un chantier et garder une dimension évolutive. Travailler avec Patrick et Loïc a été à cet égard très instructif. Cela nous a permis de comprendre comment cette idée de chantier permanent a tout son sens dans un travail artistique et social. L’art est un chantier permanent tout comme le spectacle vivant. Tous les jours vous recommencez, et tous les jours vous vous levez pour répondre à des enjeux. D’ailleurs, nous n’avons pas résolu les problèmes du quartier en construisant un cirque. Quelque part on a encore plus de responsabilités maintenant qu'on a obtenu des deniers publics pour la construction du bâtiment. Nous nous sommes donc demandé comment grâce à ce camp de base, nous pouvons aller rencontrer des gens et les inviter à vivre des moments, plutôt que de se dire le bâtiment est là, on vous attend, venez !

Comment conjuguez-vous l’utile au poétique ?

Il est légitime de se poser la question : en quoi est-on utile ? Qu'est-ce qu'on fait qui permet aux gens d'être mieux, d'améliorer leurs conditions ? La poésie a son importance mais ne doit pas nous faire oublier le pragmatisme. Nous avons pensé le foyer comme un lieu d’accueil ouvert : pouvant accueillir des repas partagés, des réunions etc. Si des parents d'élèves veulent faire un repas le samedi avec les enfants ils le font, de même s'il faut faire une réunion on la fait. On a dans ce sens monté l’initiative “les vendredis baraque” en partenariat avec les associations locales. Lors de ces vendredis tout le monde est le bienvenu et nous proposons des programmations variées, gratuites, qui ne se cantonnent pas à des activités stricto sensu culturelles.

Que pensez-vous du rapprochement du culturel et du social ?

Il est urgent de repenser la place de la culture dans la société.

L’art a trop longtemps été mis sur un piédestal. Le territoire français bénéficie d’un maillage exceptionnel avec des villes de 10 000 habitants qui ont des scènes nationales. Mais ce modèle a ses limites puisque seulement 17% de la population fréquente ces lieux culturels. Et qu’il ne nous a pas permis d’éviter des conflits sociaux ou même des attentats. Il faut se demander ce qu'il advient de ces 83 autre pourcent de la population qui ne fréquente pas les lieux culturels

Hugo disait, « quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Cela s’applique certainement  à la culture, « quand on ouvre un théâtre on ferme une prison ». Pendant un temps, le ministère de la culture a voulu mettre l’art au service de l’image de marque de la France ce qui revenait à mettre le social de côté. Et encore aujourd’hui, les mondes du social et du culturel se regardent avec suspicion. L’arrogance et le conservatisme ne sont pas favorables pour faire émerger de nouvelles façons de pensée, de nouvelles collaborations. Aujourd’hui, il faut plus que jamais se demander ce que l’on veut faire des maisons de culture, comment sortir des murs, comment arrêter d’être clivant.

Le changement se fait sentir et il est favorisé par l’inspiration que suscitent les projets issus de l’économie sociale et solidaire.

Le monde culturel est en train de muter et de se libérer de ses propres contraintes.

Le projet des Concerts de Poche en est une illustration. Il vise à trouver un nouveau public pour la musique classique, en partant du constat que celle-ci n’intéressait plus qu’un public vieillissant des centres villes. C'est une énorme avancée de repenser la musique classique, de l'emmener partout et de développer des temps d'apprentissages. De même, de nombreux grands théâtres s’interrogent aujourd’hui sur la nécessité de transformer leur bar en lieu de vie pour sortir de la logique de huis-clos qui a longtemps prédominée les lieux culturels.

Alors j’entends que ce rapprochement du culturel et de l’ESS puisse être vécu avec amertume par le culturel car cela coïncide avec la stagnation des budgets dédiés à la culture et que ce rapprochement est perçu comme une résultante de la déferlante libérale, un cheval de Troie du libéralisme.

Quels sont les principales composantes de votre modèle économique et en quoi est-ce original ?

Tout d’abord pour construire notre modèle économique, nous avons adapté le canevas d’un Business Model pour le mettre au service de nos valeurs. A la place de « profit » nous avons écrit « création de valeurs ». Une fois ce changement opéré il est devenu plus simple de construire un modèle économique adapté. Aujourd’hui, notre modèle économique est constitué de financement public (51%), de financement privé (14%) et de nos ressources propres (35%). Le modèle économique doit faire l’objet d’une réflexion en continu : comment assurer la pérennité du projet ? Satisfaire toutes les parties prenantes (salariés, bénévoles, habitants etc.) ? Faire en sorte qu’il soit un prolongement de nos valeurs ?

Je tire trois enseignements principaux de nos réflexions sur le modèle économique.

Le premier est qu’une organisation d’intérêt général doit autant se soucier de son modèle économique qu’une entreprise à but lucratif. Il faut donc une équipe dédiée à cette recherche et autant que possible diversifier les sources de financement.

Le deuxième est que grandir ne doit pas nous causer des complexes. Une structure associative peut grandir pour démultiplier son impact sans perdre son âme. Aujourd'hui on a mis en place des projets qui ont un sens, de bons résultats et qui ne peuvent se développer que si nous augmentons notre taille.

Enfin, le dernier enseignement consiste à changer de posture vis-à-vis des financeurs et à les considérer comme des parties prenantes. Lorsque nous négocions, nous ne nous positionnons jamais comme un projet culturel qui quémande un denier public ou privé. L'objectif c'est de co-construire, voir de co-piloter. Il est important de ne pas se positionner comme un acteur inférieur parce que nous avons moins d'envergure économique. Nous avons notre expertise, c’est une expertise de territoire, de terrain, tout comme une municipalité à son expertise propre.

Et la posture est la même avec des partenaires privés ?

Oui tout à fait ! En phase d’amorçage, ils étaient plus difficiles à convaincre. Aujourd’hui le bâtiment leur offre une visibilité intéressante et qu’ils peuvent plus facilement justifier en interne. Là où le secteur public a beaucoup de critères, l’acteur privé s’immisce moins dans les projets développés. Il y a bien sûr un débat philosophique pour savoir si on souhaite ou non travailler avec le privé. Certains sont dans une démarche hors système, ne faisant appel qu’à des ressources propres et c’est très respectable. De notre côté, nous avons tranché et nous travaillons avec le privé : cela nous a amené à collaborer avec la fondation Areva, qui certes représente le nucléaire, mais qui n’est pas décorrélée du secteur du public. Ils nous ont soutenu sur deux ans. Sans les acteurs privés qui nous soutiennent, il y a pleins de projet que nous n’aurions pas pu mener.

Comment voyez-vous le rôle de vos partenaires/ mécènes, comment souhaitez-vous voir vos relations évoluer ?

Une relation optimale serait une relation de co-construction opérationnelle, et on avance vers cela. Construire au plus tôt une vision commune.

Et on y arrive progressivement car d’un côté les fondations souhaitent que leurs salariés s'impliquent davantage. De l’autre, l'État comprend de plus en plus qu'il faut associer les structures dans les réflexions et ne pas uniquement décider, annoncer, et mettre les gens dans une posture d’attentisme. Car un ministère sans partenaires, sans initiatives privés, sans citoyens avec qui collaborer, cela ne fonctionne plus. Il n'est pas possible de rester dans un bureau ministériel et de connaître ce qui se passe au fin fond de la Creuse ou dans une banlieue parisienne, il y a des zones blanches.  

Apporter des capitaux dans un projet ne doit plus être l’acte du prince “je donne et vous faites”. Il est beaucoup plus intéressant pour tout le monde de faire ensemble.

Cette démarche de co-construction me semble aujourd’hui indispensable même si elle fait peur. Le terme qui revient souvent à ce sujet est la peur « d’être instrumentalisé ». Ce qui est intéressant car c'est avant tout les artistes qui ont instrumentalisé l'art en prônant un art transformatif. Ils ont peur que d'autres parties prenantes fassent la même chose, comme on a pu le voir dans des municipalités emportées par l'extrême droite et qui ont dit, bon là on arrête !

Mon dernier point est qu’il ne faut plus voir la culture comme la cerise sur le gâteau. Il faut la repenser en lien avec tous les enjeux sociétaux, y compris dans son modèle économique.  En quoi les artistes peuvent accompagner des démarches de transformation urbaines ? En quoi les artistes peuvent rendre un territoire plus attractif ? Comment les artistes peuvent offrir un service de proximité à des habitants ? Opérationnellement cela se fait en allant chercher des budgets de développement économique, de cohésion sociale, de lien avec des territoires d'outre-mer, d'attractivité de territoire, d'urbanisme, d'écologie et pas uniquement des budgets culturel. Alors certes, on peut dire que c'est opportuniste, mais c’est avec de tels projets que l’on découvre de nouvelles manières de faire, de nouveaux acteurs et qu’on sort de ces 17% de fréquentation culturelle.

Entretien édité par Hélène Vuaroqueaux

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Clothilde Sauvages
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November 28, 2018

De nouvelles formes de collaboration entre le social et le culturel sont possibles et souhaitables - Un entretien avec Elefterios Kechagioglou

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Clothilde Sauvages
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Véritable laboratoire artistique et social, le Plus Petit Cirque du Monde agit depuis 25 ans comme un acteur de la transformation sociale et territoriale du quartier prioritaire de la ville où il est installé à Bagneux. Nous avons rencontré son directeur, Elefterios Kechagioglou. Il nous a parlé de l’importance d’allier pragmatisme et poésie, de la nécessité de descendre l’art de son piédestal et de penser les lieux de culture comme des lieux de vie.

Bonjour Eleftérios, vous dirigez aujourd’hui le plus petit cirque du monde, un cirque social à Bagneux. Comment est venue cette idée de créer un cirque à vocation sociale ?

En étudiant le territoire ! La ville de Bagneux est une ville populaire, ouvrière du sud de la banlieue parisienne. Nous avions l’idée d’un cirque et nous avons développé ce projet avec les habitants afin de répondre à leurs enjeux principaux : faire des choses ensemble, donner du sens au quotidien.

Et pourquoi le cirque ?

Au début des années 90, une nouvelle forme de cirque commençait à se développer : un cirque plus contemporain et sans animaux. Il y avait l’envie d'aller à la rencontre des gens et de prolonger l'esprit de l'éducation populaire des mouvements des années 70 - 80 en sortant des lieux conventionnels et en permettant à tout le monde de pratiquer et de faire de l'Art. Bagneux était un terrain d’autant plus fertile qu’il y avait une tradition de carnaval et de fêtes avec les vendanges. Il y avait un lien préexistant entre le forain, le cirque, le théâtre et la musique de rue.

Le cirque est en outre un excellent outil social car il permet d’aborder les questions de risque, de confiance en soi, et il est très peu connoté socialement. Au Plus Petit Cirque du Monde, nous œuvrons quotidiennement au développement du “cirque social” grâce à la création du réseau Caravan Circus Network qui regroupe 30 organisations internationales. Nous avons aussi développé un diplôme universitaire avec Paris XI «Transformation sociale et médiation par les pratiques sportives et artistiques».

Le Plus Petit Cirque du Monde, c’est aussi un lieu : une architecture unique, de grands volumes en bois.  Dans quelle mesure ce lieu influence vos pratiques ?



Ce lieu a été pensé par l’équipe Patrick Bouchain et Loïc Julienne. Il conjugue grandeur et simplicité : il est monumental grâce à ses grands volumes, mais il est fait à partir de matériaux modestes. C'est une œuvre architecturale autant que plastique qui ne laisse pas indifférent. Le sacré est proche de l’artistique. Ce n'est pas un hasard si on construisait des cathédrales très hautes. Les vertus de ce lieu sont de l’ordre du pratique car beaucoup d'aménagements sont possibles et de l’ordre de l’imaginaire car ce n’est pas commun d’entrer dans une salle de 28 mètres de haut et cela a un impact sur les sensations qu’on éprouve. Il y a aussi une dimension historique puisque nous avons gardé le gymnase construit au même moment que le quartier et les usines Thomson.

Autre point important, nous avons voulu éviter l’aspect forteresse qui enferme la culture. L'artiste ne veut plus être enfermé dans sa cage de scène, caché dans les coulisses pour ne pas être vu. La tradition de se produire sur scène, d’être applaudi et de disparaître en changeant de costume est terminée. C'est une conception très XIXe et très bourgeoise de l'art.

Plutôt que de suivre le schéma classique où j’entre dans un lieu de spectacle le soir parce que j'ai un billet, les gens ici peuvent entrer et sortir de façon très organique.

Cette démarche a commencé dès le début du projet avec un chantier participatif ouvert au public pendant 2 ans. Puis elle a continué car nous nous sommes demandé comment notre projet pouvait rester un chantier et garder une dimension évolutive. Travailler avec Patrick et Loïc a été à cet égard très instructif. Cela nous a permis de comprendre comment cette idée de chantier permanent a tout son sens dans un travail artistique et social. L’art est un chantier permanent tout comme le spectacle vivant. Tous les jours vous recommencez, et tous les jours vous vous levez pour répondre à des enjeux. D’ailleurs, nous n’avons pas résolu les problèmes du quartier en construisant un cirque. Quelque part on a encore plus de responsabilités maintenant qu'on a obtenu des deniers publics pour la construction du bâtiment. Nous nous sommes donc demandé comment grâce à ce camp de base, nous pouvons aller rencontrer des gens et les inviter à vivre des moments, plutôt que de se dire le bâtiment est là, on vous attend, venez !

Comment conjuguez-vous l’utile au poétique ?

Il est légitime de se poser la question : en quoi est-on utile ? Qu'est-ce qu'on fait qui permet aux gens d'être mieux, d'améliorer leurs conditions ? La poésie a son importance mais ne doit pas nous faire oublier le pragmatisme. Nous avons pensé le foyer comme un lieu d’accueil ouvert : pouvant accueillir des repas partagés, des réunions etc. Si des parents d'élèves veulent faire un repas le samedi avec les enfants ils le font, de même s'il faut faire une réunion on la fait. On a dans ce sens monté l’initiative “les vendredis baraque” en partenariat avec les associations locales. Lors de ces vendredis tout le monde est le bienvenu et nous proposons des programmations variées, gratuites, qui ne se cantonnent pas à des activités stricto sensu culturelles.

Que pensez-vous du rapprochement du culturel et du social ?

Il est urgent de repenser la place de la culture dans la société.

L’art a trop longtemps été mis sur un piédestal. Le territoire français bénéficie d’un maillage exceptionnel avec des villes de 10 000 habitants qui ont des scènes nationales. Mais ce modèle a ses limites puisque seulement 17% de la population fréquente ces lieux culturels. Et qu’il ne nous a pas permis d’éviter des conflits sociaux ou même des attentats. Il faut se demander ce qu'il advient de ces 83 autre pourcent de la population qui ne fréquente pas les lieux culturels

Hugo disait, « quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Cela s’applique certainement  à la culture, « quand on ouvre un théâtre on ferme une prison ». Pendant un temps, le ministère de la culture a voulu mettre l’art au service de l’image de marque de la France ce qui revenait à mettre le social de côté. Et encore aujourd’hui, les mondes du social et du culturel se regardent avec suspicion. L’arrogance et le conservatisme ne sont pas favorables pour faire émerger de nouvelles façons de pensée, de nouvelles collaborations. Aujourd’hui, il faut plus que jamais se demander ce que l’on veut faire des maisons de culture, comment sortir des murs, comment arrêter d’être clivant.

Le changement se fait sentir et il est favorisé par l’inspiration que suscitent les projets issus de l’économie sociale et solidaire.

Le monde culturel est en train de muter et de se libérer de ses propres contraintes.

Le projet des Concerts de Poche en est une illustration. Il vise à trouver un nouveau public pour la musique classique, en partant du constat que celle-ci n’intéressait plus qu’un public vieillissant des centres villes. C'est une énorme avancée de repenser la musique classique, de l'emmener partout et de développer des temps d'apprentissages. De même, de nombreux grands théâtres s’interrogent aujourd’hui sur la nécessité de transformer leur bar en lieu de vie pour sortir de la logique de huis-clos qui a longtemps prédominée les lieux culturels.

Alors j’entends que ce rapprochement du culturel et de l’ESS puisse être vécu avec amertume par le culturel car cela coïncide avec la stagnation des budgets dédiés à la culture et que ce rapprochement est perçu comme une résultante de la déferlante libérale, un cheval de Troie du libéralisme.

Quels sont les principales composantes de votre modèle économique et en quoi est-ce original ?

Tout d’abord pour construire notre modèle économique, nous avons adapté le canevas d’un Business Model pour le mettre au service de nos valeurs. A la place de « profit » nous avons écrit « création de valeurs ». Une fois ce changement opéré il est devenu plus simple de construire un modèle économique adapté. Aujourd’hui, notre modèle économique est constitué de financement public (51%), de financement privé (14%) et de nos ressources propres (35%). Le modèle économique doit faire l’objet d’une réflexion en continu : comment assurer la pérennité du projet ? Satisfaire toutes les parties prenantes (salariés, bénévoles, habitants etc.) ? Faire en sorte qu’il soit un prolongement de nos valeurs ?

Je tire trois enseignements principaux de nos réflexions sur le modèle économique.

Le premier est qu’une organisation d’intérêt général doit autant se soucier de son modèle économique qu’une entreprise à but lucratif. Il faut donc une équipe dédiée à cette recherche et autant que possible diversifier les sources de financement.

Le deuxième est que grandir ne doit pas nous causer des complexes. Une structure associative peut grandir pour démultiplier son impact sans perdre son âme. Aujourd'hui on a mis en place des projets qui ont un sens, de bons résultats et qui ne peuvent se développer que si nous augmentons notre taille.

Enfin, le dernier enseignement consiste à changer de posture vis-à-vis des financeurs et à les considérer comme des parties prenantes. Lorsque nous négocions, nous ne nous positionnons jamais comme un projet culturel qui quémande un denier public ou privé. L'objectif c'est de co-construire, voir de co-piloter. Il est important de ne pas se positionner comme un acteur inférieur parce que nous avons moins d'envergure économique. Nous avons notre expertise, c’est une expertise de territoire, de terrain, tout comme une municipalité à son expertise propre.

Et la posture est la même avec des partenaires privés ?

Oui tout à fait ! En phase d’amorçage, ils étaient plus difficiles à convaincre. Aujourd’hui le bâtiment leur offre une visibilité intéressante et qu’ils peuvent plus facilement justifier en interne. Là où le secteur public a beaucoup de critères, l’acteur privé s’immisce moins dans les projets développés. Il y a bien sûr un débat philosophique pour savoir si on souhaite ou non travailler avec le privé. Certains sont dans une démarche hors système, ne faisant appel qu’à des ressources propres et c’est très respectable. De notre côté, nous avons tranché et nous travaillons avec le privé : cela nous a amené à collaborer avec la fondation Areva, qui certes représente le nucléaire, mais qui n’est pas décorrélée du secteur du public. Ils nous ont soutenu sur deux ans. Sans les acteurs privés qui nous soutiennent, il y a pleins de projet que nous n’aurions pas pu mener.

Comment voyez-vous le rôle de vos partenaires/ mécènes, comment souhaitez-vous voir vos relations évoluer ?

Une relation optimale serait une relation de co-construction opérationnelle, et on avance vers cela. Construire au plus tôt une vision commune.

Et on y arrive progressivement car d’un côté les fondations souhaitent que leurs salariés s'impliquent davantage. De l’autre, l'État comprend de plus en plus qu'il faut associer les structures dans les réflexions et ne pas uniquement décider, annoncer, et mettre les gens dans une posture d’attentisme. Car un ministère sans partenaires, sans initiatives privés, sans citoyens avec qui collaborer, cela ne fonctionne plus. Il n'est pas possible de rester dans un bureau ministériel et de connaître ce qui se passe au fin fond de la Creuse ou dans une banlieue parisienne, il y a des zones blanches.  

Apporter des capitaux dans un projet ne doit plus être l’acte du prince “je donne et vous faites”. Il est beaucoup plus intéressant pour tout le monde de faire ensemble.

Cette démarche de co-construction me semble aujourd’hui indispensable même si elle fait peur. Le terme qui revient souvent à ce sujet est la peur « d’être instrumentalisé ». Ce qui est intéressant car c'est avant tout les artistes qui ont instrumentalisé l'art en prônant un art transformatif. Ils ont peur que d'autres parties prenantes fassent la même chose, comme on a pu le voir dans des municipalités emportées par l'extrême droite et qui ont dit, bon là on arrête !

Mon dernier point est qu’il ne faut plus voir la culture comme la cerise sur le gâteau. Il faut la repenser en lien avec tous les enjeux sociétaux, y compris dans son modèle économique.  En quoi les artistes peuvent accompagner des démarches de transformation urbaines ? En quoi les artistes peuvent rendre un territoire plus attractif ? Comment les artistes peuvent offrir un service de proximité à des habitants ? Opérationnellement cela se fait en allant chercher des budgets de développement économique, de cohésion sociale, de lien avec des territoires d'outre-mer, d'attractivité de territoire, d'urbanisme, d'écologie et pas uniquement des budgets culturel. Alors certes, on peut dire que c'est opportuniste, mais c’est avec de tels projets que l’on découvre de nouvelles manières de faire, de nouveaux acteurs et qu’on sort de ces 17% de fréquentation culturelle.

Entretien édité par Hélène Vuaroqueaux

by 
Clothilde Sauvages
Magazine
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