Magazine
January 15, 2018

Communautés ouvertes, communautés fermées

Comprendre les communautés (1/4)

Le terme "communauté" fait partie de ces mots qui échappent à la rigueur d'une analyse profonde et qui restent bien souvent évanescents, flous, voire un peu mystique. Le genre de mot qui autorise tout sans avoir besoin de se justifier. C'est dommage, d'autant que nous vivons une époque où les communautés font leur grand retour, pour le meilleur et pour le pire.

Au XXème siècle, on a voulu penser le pays comme une infrastructure mais l'histoire récente nous montre que ce n'est pas vrai, ou du moins que ça n'est pas suffisant. Les logiques de communauté se retrouvent partout, du club de tennis au mouvement politique, de la grande entreprise au petit village, dans les religions et dans les cultures…

Les communautés ne sont pas non plus dénuées d'intentions ni d'objectifs, elles sont des organismes vivants qui veulent exister, s'affirmer, perdurer et prospérer. Elles sont capables pour cela d'appliquer des stratégies. Pour tenter de remédier (un peu) à notre déficit d'outils permettant de mieux comprendre les logiques de communauté, je vous propose une typologie qui nous aidera peut-être à mieux situer et mieux comprendre les différentes stratégies et modes d'organisation qu'elles mettent au point pour vivre et se développer. Partons du principe qu'une communauté, comme toute espèce vivante, a pour objectif de rester vivante et de croître. Ces deux objectifs, résilience et viralité, sont les piliers de toute communauté. C'est assez basique, bien sûr, mais c'est un bon début car cela s'applique à peu près à tout type de communauté. Quels sont donc les grands axes stratégiques sur lesquels ces communautés peuvent jouer pour atteindre ces deux objectifs ? J'en ai relevé quatre qui feront l'objet chacun d'un article : 1) Le niveau d'ouverture de la communauté2) Son homogénéité

3) Son niveau de structuration interne4) Communautés d'intérêt ou communautés de valeur.

1)Ouverture / Fermeture

communautés ouvertes communautés fermées

L'une des questions centrales qui régit la vie de toute communauté est celle du niveau d'ouverture. Est-il facile d'entrer et de sortir de la communauté ? L'entrée dans la communauté suppose-t-elle une certaine exclusivité ou d'autres formes de sacrifices initiatiques ? La communauté a-t-elle beaucoup d'interactions avec l'extérieur ?

La question du niveau d'ouverture est celle qui touche la plus directement à l'aspect viral des communautés. C'est en quelque sorte son organe reproducteur !

D'un autre côté, l'ouverture impacte indirectement la "durée de vie" des membres, car les communautés ouvertes ont tendance à avoir un "turn over" important. Evidemment le dosage ouverture/fermeture optimal dépend fortement de l'objectif que se donne une communauté et du contexte dans lequel elle évolue. Un commando révolutionnaire souhaitant renverser un régime au pouvoir n'a pas franchement intérêt à avoir pignon sur rue et accepter n'importe qui dans ses rangs. Il a en revanche intérêt à accueillir des membres très bien formés et à développer entre ces derniers une grande confiance mutuelle. De même, un parti politique aura du mal à se justifier s'il n'accepte que des membres qui ont passé les dix dernières années à étudier ses fondements idéologiques profonds...

Communautés fermées : "La garde meurt mais ne se rend pas!"

Une communauté plus fermée est généralement plus facilement mobilisable et plus tournée vers l'action. Ses membres sont choisis sur des critères plus stricts. Les liens entre les membres sont généralement plus denses. La confiance interne et la solidarité y sont fortes.

Chaque individu en retire un avantage conséquent (en échange généralement d'un sacrifice important), ce qui la rend apte à se défendre dans l'environnement dont elle est familière. En revanche, le fait qu'elle soit moins virale et qu'une certaine homogénéité existe parmi les membres la rend plus vulnérable aux chocs violents : elle aura du mal à se reconstituer rapidement ses effectifs et à s'adapter si son environnement évolue. Dans l'antiquité, Sparte nous donne un bon exemple de communauté extrêmement fermée. Les conditions pour devenir citoyen sont drastiques : il faut être né de parents eux-mêmes citoyens, avoir reçu la rude éducation spartiate et avoir suffisamment de revenu pour contribuer à la vie de la cité. Tout est fait pour renforcer la cohésion entre les citoyens et l'esprit de sacrifice y est poussé au maximum. Conséquence ? Leur armée était certes redoutable, mais cela n'empêchera pas Sparte de mourir piteusement, faute d'avoir su ouvrir les critères de citoyenneté. Les Spartiates se sont figés dans un conservatisme radical et la reproduction aveugle de leur splendeur passée. Les historiens estiment que, de près de 10 000 citoyens vers 650 avant notre ère , elle finit par en compter moins de 1 200 vers 300 av. J.-C. Triste fin...

Fighting in the shadows

Avantages :

  1. Loyauté et stabilité des membres
  2. Grande confiance mutuelle
  3. Communauté mobilisable et capable de se défendre

Inconvénients :

  1. Faible viralité
  2. Faible capacité d'adaptation sur le long terme
  3. Appartenance ayant tendance à être exclusive vis-à-vis d'autres communautés.

Communautés ouvertes : "Fluctuat nec Mergitur"

Les communautés ouvertes n'appliquent pas de critères de sélection stricts et accueillent facilement ceux qui veulent la rejoindre. Parfois, l'appartenance à la communauté n'est même pas formalisée. Une communauté plus ouverte accueillera plus de membres mais en perdra également plus en route car l'identité moins affirmée, le soin moins important généralement accordé aux nouveaux membres et les grandes facilités de sortie qu'elle offre entraînent des déperditions importantes.

Les membres d'une communauté très ouverte manifestent souvent moins de solidarité interne et sont faiblement mobilisables en cas de crise. En revanche, cette viralité et ce taux de renouvellement important génère une plus grande capacité d'adaptation grâce à la plus grande diversité des profils et au fait que chaque nouveau membre apportera plus facilement des solutions nouvelles.

Les communautés ouvertes tolèrent donc de plus grandes variations d'effectifs et sont capables de s'adapter facilement aux changements de l'environnement dans le temps et dans l'espace. Elles mutent, fluctuent, plient mais ne rompent pas. Peu de communautés sont à la fois aussi ouvertes et aussi universelles que les communautés de joueurs de football amateur. Ouvertes car elles n'exigent en principe qu'un prérequis minimal - avoir deux jambes - et universelles car le foot est pratiqué avec passion absolument partout sur la planète. Chaque pays, chaque club, développe des styles de jeu, des sous-cultures propres, des modes d'organisation différents selon les lieux et les périodes. Le nombre d'inscrits varie fortement d'une année à l'autre, selon les résultats de tel club local, de telle équipe nationale, de l'activité de tel entraîneur, de la médiatisation de la discipline... Mais le football dans son ensemble, malgré les aléas et les fluctuations locales, forme une communauté d'une résilience phénoménale !

fluctuat nec mergitur

  Avantages :

  1. Viralité importante
  2. Grande capacité d'adaptation.
  3. L'appartenance à la communauté n'est pas exclusive

Inconvénients :

  1. Faible stabilité de la base de membres
  2. Difficultés d'intégration des nouveaux venus
  3. Communautés difficiles à mobiliser et faible solidarité interne

Les stratégies d'ouverture

Puisque les communautés sont des organismes vivants, quoi de mieux que le recours à la biologie pour tenter d'y voir plus clair ? En biologie, on peut comparer les stratégies des communautés fermée aux stratégies K utilisées pour décrire les organismes vivants dont la stratégie repose sur une croissance faible de la population mais un taux de mortalité également faible et des individus très adaptés pour faire face à une situation donnée. Cette stratégie est considérée comme optimale dans des environnements à la fois stables et compétitifs. Les communautés ouvertes emploient des stratégies comparables aux stratégies r, basées sur un taux de reproduction important et un taux de mortalité élevé. Cette tactique est généralement plus efficace dans les environnements instables et imprévisibles. Dans le règne animal, les lemmings sont les emblématiques représentants de cette stratégie. En pratique, entre ses deux extrêmes, il existe évidement une très large palette de nuances. Certaines communautés peuvent avoir une base très ouverte mais un sommet extrêmement étroit (tous sont appelés mais peu seront élus !). Un mécanisme de sélection interne, fondé sur le talent individuel ou autre, assurera l'écrémage au sein même de la communauté et finira par y instaurer une forme de hiérarchie. Cette stratégie se retrouve dans la nature chez les lions ou les cerfs, où seuls quelques mâles dominants peuvent accéder au sommet après avoir fait la preuve de leur valeur. Dans les sociétés humaines, on retrouve ces logiques le plus souvent en politique, ou dans la plupart des disciplines sportives. D'autres communautés peuvent être très sélectives dans leur recrutement mais rester par ailleurs en interaction constante avec d'autres communautés. Des cercles de chercheurs, par exemple, peuvent constituer un noyau dur presque étanche tout en maintenant le contact avec des scientifiques de tous bords, des étudiants, des hommes politiques, etc. Ce type de stratégie est souvent utilisé par les experts ou des influenceurs.

Enfin, gardons en tête qu'une communauté ne choisit pas toujours librement son niveau d'ouverture et agit sous contrainte. Si elle est mal acceptée dans son environnement, elle tendra naturellement à se refermer car la simple appartenance à cette communauté sera interprétée comme un acte qui interdit de fait à ses membres d'appartenir à toute autre communauté.

On se retrouve alors dans un schéma où chacun devra choisir son camp, et chaque camp aura de moins en moins d'échanges et d'intérêts croisés, ce qui est à terme préjudiciable à tout l'écosystème social. Cette dangereuse mécanique communautariste est un grand classique…

Communautés ouvertes, communautés fermées

by 
William van den Broek
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Nous vivons une époque où les communautés font leur grand retour, pour le meilleur et pour le pire. Et si nous prenions le temps de décrypter le phénomène ?

Comprendre les communautés (1/4)

Le terme "communauté" fait partie de ces mots qui échappent à la rigueur d'une analyse profonde et qui restent bien souvent évanescents, flous, voire un peu mystique. Le genre de mot qui autorise tout sans avoir besoin de se justifier. C'est dommage, d'autant que nous vivons une époque où les communautés font leur grand retour, pour le meilleur et pour le pire.

Au XXème siècle, on a voulu penser le pays comme une infrastructure mais l'histoire récente nous montre que ce n'est pas vrai, ou du moins que ça n'est pas suffisant. Les logiques de communauté se retrouvent partout, du club de tennis au mouvement politique, de la grande entreprise au petit village, dans les religions et dans les cultures…

Les communautés ne sont pas non plus dénuées d'intentions ni d'objectifs, elles sont des organismes vivants qui veulent exister, s'affirmer, perdurer et prospérer. Elles sont capables pour cela d'appliquer des stratégies. Pour tenter de remédier (un peu) à notre déficit d'outils permettant de mieux comprendre les logiques de communauté, je vous propose une typologie qui nous aidera peut-être à mieux situer et mieux comprendre les différentes stratégies et modes d'organisation qu'elles mettent au point pour vivre et se développer. Partons du principe qu'une communauté, comme toute espèce vivante, a pour objectif de rester vivante et de croître. Ces deux objectifs, résilience et viralité, sont les piliers de toute communauté. C'est assez basique, bien sûr, mais c'est un bon début car cela s'applique à peu près à tout type de communauté. Quels sont donc les grands axes stratégiques sur lesquels ces communautés peuvent jouer pour atteindre ces deux objectifs ? J'en ai relevé quatre qui feront l'objet chacun d'un article : 1) Le niveau d'ouverture de la communauté2) Son homogénéité

3) Son niveau de structuration interne4) Communautés d'intérêt ou communautés de valeur.

1)Ouverture / Fermeture

communautés ouvertes communautés fermées

L'une des questions centrales qui régit la vie de toute communauté est celle du niveau d'ouverture. Est-il facile d'entrer et de sortir de la communauté ? L'entrée dans la communauté suppose-t-elle une certaine exclusivité ou d'autres formes de sacrifices initiatiques ? La communauté a-t-elle beaucoup d'interactions avec l'extérieur ?

La question du niveau d'ouverture est celle qui touche la plus directement à l'aspect viral des communautés. C'est en quelque sorte son organe reproducteur !

D'un autre côté, l'ouverture impacte indirectement la "durée de vie" des membres, car les communautés ouvertes ont tendance à avoir un "turn over" important. Evidemment le dosage ouverture/fermeture optimal dépend fortement de l'objectif que se donne une communauté et du contexte dans lequel elle évolue. Un commando révolutionnaire souhaitant renverser un régime au pouvoir n'a pas franchement intérêt à avoir pignon sur rue et accepter n'importe qui dans ses rangs. Il a en revanche intérêt à accueillir des membres très bien formés et à développer entre ces derniers une grande confiance mutuelle. De même, un parti politique aura du mal à se justifier s'il n'accepte que des membres qui ont passé les dix dernières années à étudier ses fondements idéologiques profonds...

Communautés fermées : "La garde meurt mais ne se rend pas!"

Une communauté plus fermée est généralement plus facilement mobilisable et plus tournée vers l'action. Ses membres sont choisis sur des critères plus stricts. Les liens entre les membres sont généralement plus denses. La confiance interne et la solidarité y sont fortes.

Chaque individu en retire un avantage conséquent (en échange généralement d'un sacrifice important), ce qui la rend apte à se défendre dans l'environnement dont elle est familière. En revanche, le fait qu'elle soit moins virale et qu'une certaine homogénéité existe parmi les membres la rend plus vulnérable aux chocs violents : elle aura du mal à se reconstituer rapidement ses effectifs et à s'adapter si son environnement évolue. Dans l'antiquité, Sparte nous donne un bon exemple de communauté extrêmement fermée. Les conditions pour devenir citoyen sont drastiques : il faut être né de parents eux-mêmes citoyens, avoir reçu la rude éducation spartiate et avoir suffisamment de revenu pour contribuer à la vie de la cité. Tout est fait pour renforcer la cohésion entre les citoyens et l'esprit de sacrifice y est poussé au maximum. Conséquence ? Leur armée était certes redoutable, mais cela n'empêchera pas Sparte de mourir piteusement, faute d'avoir su ouvrir les critères de citoyenneté. Les Spartiates se sont figés dans un conservatisme radical et la reproduction aveugle de leur splendeur passée. Les historiens estiment que, de près de 10 000 citoyens vers 650 avant notre ère , elle finit par en compter moins de 1 200 vers 300 av. J.-C. Triste fin...

Fighting in the shadows

Avantages :

  1. Loyauté et stabilité des membres
  2. Grande confiance mutuelle
  3. Communauté mobilisable et capable de se défendre

Inconvénients :

  1. Faible viralité
  2. Faible capacité d'adaptation sur le long terme
  3. Appartenance ayant tendance à être exclusive vis-à-vis d'autres communautés.

Communautés ouvertes : "Fluctuat nec Mergitur"

Les communautés ouvertes n'appliquent pas de critères de sélection stricts et accueillent facilement ceux qui veulent la rejoindre. Parfois, l'appartenance à la communauté n'est même pas formalisée. Une communauté plus ouverte accueillera plus de membres mais en perdra également plus en route car l'identité moins affirmée, le soin moins important généralement accordé aux nouveaux membres et les grandes facilités de sortie qu'elle offre entraînent des déperditions importantes.

Les membres d'une communauté très ouverte manifestent souvent moins de solidarité interne et sont faiblement mobilisables en cas de crise. En revanche, cette viralité et ce taux de renouvellement important génère une plus grande capacité d'adaptation grâce à la plus grande diversité des profils et au fait que chaque nouveau membre apportera plus facilement des solutions nouvelles.

Les communautés ouvertes tolèrent donc de plus grandes variations d'effectifs et sont capables de s'adapter facilement aux changements de l'environnement dans le temps et dans l'espace. Elles mutent, fluctuent, plient mais ne rompent pas. Peu de communautés sont à la fois aussi ouvertes et aussi universelles que les communautés de joueurs de football amateur. Ouvertes car elles n'exigent en principe qu'un prérequis minimal - avoir deux jambes - et universelles car le foot est pratiqué avec passion absolument partout sur la planète. Chaque pays, chaque club, développe des styles de jeu, des sous-cultures propres, des modes d'organisation différents selon les lieux et les périodes. Le nombre d'inscrits varie fortement d'une année à l'autre, selon les résultats de tel club local, de telle équipe nationale, de l'activité de tel entraîneur, de la médiatisation de la discipline... Mais le football dans son ensemble, malgré les aléas et les fluctuations locales, forme une communauté d'une résilience phénoménale !

fluctuat nec mergitur

  Avantages :

  1. Viralité importante
  2. Grande capacité d'adaptation.
  3. L'appartenance à la communauté n'est pas exclusive

Inconvénients :

  1. Faible stabilité de la base de membres
  2. Difficultés d'intégration des nouveaux venus
  3. Communautés difficiles à mobiliser et faible solidarité interne

Les stratégies d'ouverture

Puisque les communautés sont des organismes vivants, quoi de mieux que le recours à la biologie pour tenter d'y voir plus clair ? En biologie, on peut comparer les stratégies des communautés fermée aux stratégies K utilisées pour décrire les organismes vivants dont la stratégie repose sur une croissance faible de la population mais un taux de mortalité également faible et des individus très adaptés pour faire face à une situation donnée. Cette stratégie est considérée comme optimale dans des environnements à la fois stables et compétitifs. Les communautés ouvertes emploient des stratégies comparables aux stratégies r, basées sur un taux de reproduction important et un taux de mortalité élevé. Cette tactique est généralement plus efficace dans les environnements instables et imprévisibles. Dans le règne animal, les lemmings sont les emblématiques représentants de cette stratégie. En pratique, entre ses deux extrêmes, il existe évidement une très large palette de nuances. Certaines communautés peuvent avoir une base très ouverte mais un sommet extrêmement étroit (tous sont appelés mais peu seront élus !). Un mécanisme de sélection interne, fondé sur le talent individuel ou autre, assurera l'écrémage au sein même de la communauté et finira par y instaurer une forme de hiérarchie. Cette stratégie se retrouve dans la nature chez les lions ou les cerfs, où seuls quelques mâles dominants peuvent accéder au sommet après avoir fait la preuve de leur valeur. Dans les sociétés humaines, on retrouve ces logiques le plus souvent en politique, ou dans la plupart des disciplines sportives. D'autres communautés peuvent être très sélectives dans leur recrutement mais rester par ailleurs en interaction constante avec d'autres communautés. Des cercles de chercheurs, par exemple, peuvent constituer un noyau dur presque étanche tout en maintenant le contact avec des scientifiques de tous bords, des étudiants, des hommes politiques, etc. Ce type de stratégie est souvent utilisé par les experts ou des influenceurs.

Enfin, gardons en tête qu'une communauté ne choisit pas toujours librement son niveau d'ouverture et agit sous contrainte. Si elle est mal acceptée dans son environnement, elle tendra naturellement à se refermer car la simple appartenance à cette communauté sera interprétée comme un acte qui interdit de fait à ses membres d'appartenir à toute autre communauté.

On se retrouve alors dans un schéma où chacun devra choisir son camp, et chaque camp aura de moins en moins d'échanges et d'intérêts croisés, ce qui est à terme préjudiciable à tout l'écosystème social. Cette dangereuse mécanique communautariste est un grand classique…

by 
William van den Broek
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Communautés ouvertes, communautés fermées

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William van den Broek
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February 25, 2015
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Nous vivons une époque où les communautés font leur grand retour, pour le meilleur et pour le pire. Et si nous prenions le temps de décrypter le phénomène ?

Comprendre les communautés (1/4)

Le terme "communauté" fait partie de ces mots qui échappent à la rigueur d'une analyse profonde et qui restent bien souvent évanescents, flous, voire un peu mystique. Le genre de mot qui autorise tout sans avoir besoin de se justifier. C'est dommage, d'autant que nous vivons une époque où les communautés font leur grand retour, pour le meilleur et pour le pire.

Au XXème siècle, on a voulu penser le pays comme une infrastructure mais l'histoire récente nous montre que ce n'est pas vrai, ou du moins que ça n'est pas suffisant. Les logiques de communauté se retrouvent partout, du club de tennis au mouvement politique, de la grande entreprise au petit village, dans les religions et dans les cultures…

Les communautés ne sont pas non plus dénuées d'intentions ni d'objectifs, elles sont des organismes vivants qui veulent exister, s'affirmer, perdurer et prospérer. Elles sont capables pour cela d'appliquer des stratégies. Pour tenter de remédier (un peu) à notre déficit d'outils permettant de mieux comprendre les logiques de communauté, je vous propose une typologie qui nous aidera peut-être à mieux situer et mieux comprendre les différentes stratégies et modes d'organisation qu'elles mettent au point pour vivre et se développer. Partons du principe qu'une communauté, comme toute espèce vivante, a pour objectif de rester vivante et de croître. Ces deux objectifs, résilience et viralité, sont les piliers de toute communauté. C'est assez basique, bien sûr, mais c'est un bon début car cela s'applique à peu près à tout type de communauté. Quels sont donc les grands axes stratégiques sur lesquels ces communautés peuvent jouer pour atteindre ces deux objectifs ? J'en ai relevé quatre qui feront l'objet chacun d'un article : 1) Le niveau d'ouverture de la communauté2) Son homogénéité

3) Son niveau de structuration interne4) Communautés d'intérêt ou communautés de valeur.

1)Ouverture / Fermeture

communautés ouvertes communautés fermées

L'une des questions centrales qui régit la vie de toute communauté est celle du niveau d'ouverture. Est-il facile d'entrer et de sortir de la communauté ? L'entrée dans la communauté suppose-t-elle une certaine exclusivité ou d'autres formes de sacrifices initiatiques ? La communauté a-t-elle beaucoup d'interactions avec l'extérieur ?

La question du niveau d'ouverture est celle qui touche la plus directement à l'aspect viral des communautés. C'est en quelque sorte son organe reproducteur !

D'un autre côté, l'ouverture impacte indirectement la "durée de vie" des membres, car les communautés ouvertes ont tendance à avoir un "turn over" important. Evidemment le dosage ouverture/fermeture optimal dépend fortement de l'objectif que se donne une communauté et du contexte dans lequel elle évolue. Un commando révolutionnaire souhaitant renverser un régime au pouvoir n'a pas franchement intérêt à avoir pignon sur rue et accepter n'importe qui dans ses rangs. Il a en revanche intérêt à accueillir des membres très bien formés et à développer entre ces derniers une grande confiance mutuelle. De même, un parti politique aura du mal à se justifier s'il n'accepte que des membres qui ont passé les dix dernières années à étudier ses fondements idéologiques profonds...

Communautés fermées : "La garde meurt mais ne se rend pas!"

Une communauté plus fermée est généralement plus facilement mobilisable et plus tournée vers l'action. Ses membres sont choisis sur des critères plus stricts. Les liens entre les membres sont généralement plus denses. La confiance interne et la solidarité y sont fortes.

Chaque individu en retire un avantage conséquent (en échange généralement d'un sacrifice important), ce qui la rend apte à se défendre dans l'environnement dont elle est familière. En revanche, le fait qu'elle soit moins virale et qu'une certaine homogénéité existe parmi les membres la rend plus vulnérable aux chocs violents : elle aura du mal à se reconstituer rapidement ses effectifs et à s'adapter si son environnement évolue. Dans l'antiquité, Sparte nous donne un bon exemple de communauté extrêmement fermée. Les conditions pour devenir citoyen sont drastiques : il faut être né de parents eux-mêmes citoyens, avoir reçu la rude éducation spartiate et avoir suffisamment de revenu pour contribuer à la vie de la cité. Tout est fait pour renforcer la cohésion entre les citoyens et l'esprit de sacrifice y est poussé au maximum. Conséquence ? Leur armée était certes redoutable, mais cela n'empêchera pas Sparte de mourir piteusement, faute d'avoir su ouvrir les critères de citoyenneté. Les Spartiates se sont figés dans un conservatisme radical et la reproduction aveugle de leur splendeur passée. Les historiens estiment que, de près de 10 000 citoyens vers 650 avant notre ère , elle finit par en compter moins de 1 200 vers 300 av. J.-C. Triste fin...

Fighting in the shadows

Avantages :

  1. Loyauté et stabilité des membres
  2. Grande confiance mutuelle
  3. Communauté mobilisable et capable de se défendre

Inconvénients :

  1. Faible viralité
  2. Faible capacité d'adaptation sur le long terme
  3. Appartenance ayant tendance à être exclusive vis-à-vis d'autres communautés.

Communautés ouvertes : "Fluctuat nec Mergitur"

Les communautés ouvertes n'appliquent pas de critères de sélection stricts et accueillent facilement ceux qui veulent la rejoindre. Parfois, l'appartenance à la communauté n'est même pas formalisée. Une communauté plus ouverte accueillera plus de membres mais en perdra également plus en route car l'identité moins affirmée, le soin moins important généralement accordé aux nouveaux membres et les grandes facilités de sortie qu'elle offre entraînent des déperditions importantes.

Les membres d'une communauté très ouverte manifestent souvent moins de solidarité interne et sont faiblement mobilisables en cas de crise. En revanche, cette viralité et ce taux de renouvellement important génère une plus grande capacité d'adaptation grâce à la plus grande diversité des profils et au fait que chaque nouveau membre apportera plus facilement des solutions nouvelles.

Les communautés ouvertes tolèrent donc de plus grandes variations d'effectifs et sont capables de s'adapter facilement aux changements de l'environnement dans le temps et dans l'espace. Elles mutent, fluctuent, plient mais ne rompent pas. Peu de communautés sont à la fois aussi ouvertes et aussi universelles que les communautés de joueurs de football amateur. Ouvertes car elles n'exigent en principe qu'un prérequis minimal - avoir deux jambes - et universelles car le foot est pratiqué avec passion absolument partout sur la planète. Chaque pays, chaque club, développe des styles de jeu, des sous-cultures propres, des modes d'organisation différents selon les lieux et les périodes. Le nombre d'inscrits varie fortement d'une année à l'autre, selon les résultats de tel club local, de telle équipe nationale, de l'activité de tel entraîneur, de la médiatisation de la discipline... Mais le football dans son ensemble, malgré les aléas et les fluctuations locales, forme une communauté d'une résilience phénoménale !

fluctuat nec mergitur

  Avantages :

  1. Viralité importante
  2. Grande capacité d'adaptation.
  3. L'appartenance à la communauté n'est pas exclusive

Inconvénients :

  1. Faible stabilité de la base de membres
  2. Difficultés d'intégration des nouveaux venus
  3. Communautés difficiles à mobiliser et faible solidarité interne

Les stratégies d'ouverture

Puisque les communautés sont des organismes vivants, quoi de mieux que le recours à la biologie pour tenter d'y voir plus clair ? En biologie, on peut comparer les stratégies des communautés fermée aux stratégies K utilisées pour décrire les organismes vivants dont la stratégie repose sur une croissance faible de la population mais un taux de mortalité également faible et des individus très adaptés pour faire face à une situation donnée. Cette stratégie est considérée comme optimale dans des environnements à la fois stables et compétitifs. Les communautés ouvertes emploient des stratégies comparables aux stratégies r, basées sur un taux de reproduction important et un taux de mortalité élevé. Cette tactique est généralement plus efficace dans les environnements instables et imprévisibles. Dans le règne animal, les lemmings sont les emblématiques représentants de cette stratégie. En pratique, entre ses deux extrêmes, il existe évidement une très large palette de nuances. Certaines communautés peuvent avoir une base très ouverte mais un sommet extrêmement étroit (tous sont appelés mais peu seront élus !). Un mécanisme de sélection interne, fondé sur le talent individuel ou autre, assurera l'écrémage au sein même de la communauté et finira par y instaurer une forme de hiérarchie. Cette stratégie se retrouve dans la nature chez les lions ou les cerfs, où seuls quelques mâles dominants peuvent accéder au sommet après avoir fait la preuve de leur valeur. Dans les sociétés humaines, on retrouve ces logiques le plus souvent en politique, ou dans la plupart des disciplines sportives. D'autres communautés peuvent être très sélectives dans leur recrutement mais rester par ailleurs en interaction constante avec d'autres communautés. Des cercles de chercheurs, par exemple, peuvent constituer un noyau dur presque étanche tout en maintenant le contact avec des scientifiques de tous bords, des étudiants, des hommes politiques, etc. Ce type de stratégie est souvent utilisé par les experts ou des influenceurs.

Enfin, gardons en tête qu'une communauté ne choisit pas toujours librement son niveau d'ouverture et agit sous contrainte. Si elle est mal acceptée dans son environnement, elle tendra naturellement à se refermer car la simple appartenance à cette communauté sera interprétée comme un acte qui interdit de fait à ses membres d'appartenir à toute autre communauté.

On se retrouve alors dans un schéma où chacun devra choisir son camp, et chaque camp aura de moins en moins d'échanges et d'intérêts croisés, ce qui est à terme préjudiciable à tout l'écosystème social. Cette dangereuse mécanique communautariste est un grand classique…

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