Magazine
April 9, 2019

Comment renouveler l’expérience du vivre-ensemble grâce à la création artistique.

Bonjour Dan, tu as fait des études d’anthropologie et tu es aujourd’hui le fondateur et le directeur artistique de « Happy City Lab ». Peux-tu nous parler de ton parcours et de comment aujourd’hui cette association de l’anthropologie à la création artistique fait sens dans ton quotidien ?

Depuis ma jeunesse j’ai beaucoup voyagé et ce qui m'intéressait, c'était de voir comment les gens vivent ensemble, quels rituels rythment leurs vies, ce qui donne du sens à leur vie commune. J’ai notamment étudié en Nouvelle-Zélande. Avant mon départ, j’ai discuté avec deux amies qui lisaient le livre “Songlines” pour leur cours d’ethnologie en Suisse. Cet ouvrage parle des chants des aborigènes d’Australie, qui décrivent le paysage lorsqu’ils voyageaient à travers le pays. Si l’on réunit l’ensemble de ces chants, on obtient une carte géographique précise  et exhaustive du pays. Ce fut une révélation car à l’époque je ne savais pas que l’ethnologie était un domaine qui pouvait être étudié à l’université. A mon arrivé en Nouvelle Zélande, j’ai donc changé mon cursus BCom (commerce) en BA (Arts) et j’ai étudié l'anthropologie durant 3 ans. Aujourd’hui je ne me considère pas anthropologue en revanche cela m'a ouvert l'esprit à différentes manières de vivre et à différentes représentations du monde.

Je suis sensible aux questions telles que : quel est le caractère universel de certaines célébrations, de manières de partager des vécus, des émotions ? Comment un projet pensé pour un lieu donné sera vécu ailleurs ?

Ce qui m’intéresse profondément, c’est d’explorer ce qui peut faire que deux inconnus se rencontrent, partagent un vécu, une émotion, au-delà de ce qui les sépare. Comment l’art et les rituels peuvent atteindre cet objectif et comment on peut augmenter cet impact à l’échelle d’une communauté, d’un quartier, d’une ville, du monde entier ?

Perçois-tu un caractère universel ou est-ce que tes projets prennent une forme différente en fonction du lieu où tu les développes ?

C’est plus largement l'aspect universel qui prime. Et pourtant, je ne compte plus les fois ou en créant des situations je me suis confronté à la supposition "ça ne marchera jamais chez nous". Beaucoup de français étaient persuadés par exemple que les boîtes d’échange destinées à favoriser les échanges entre habitants d’un même quartier ne prendraient pas car il n’y aurait soi-disant pas la même éducation citoyenne qu’en Suisse. C’est pourtant un succès. Il faut accepter de tenter l’expérience et de regarder ce qu'il se passe. Les autorités sont souvent surprises du résultat et de la manière que la population s’approprie les projets positivement.

Comment définirais-tu “Happy City Lab” ? Est-ce le fait de créer des situations ?

Effectivement une des définitions de mon travail est d’être créateur de situations. Happy City Lab, c’est un laboratoire où l’on teste différents projets pour voir comment ils s'insèrent dans la société, et quels sont les effets et les impacts qu'ils produisent.

Tu as une démarche mêlant sociologie, art et événementiel grâce à laquelle tu extrais les gens de leur quotidien. Comment la définis-tu ?  

Une influence forte dans mon travail est celle du mouvement "situationniste" apparu dans les années 50 - 60 pour pousser une révolution de la vie quotidienne. La rue et la ville devenaient de grands terrains de jeu plutôt que des espaces géographiques lisses et sans friction. Mai 68 à Paris, le livre La société du spectacle de Guy Debord, ou encore la Cacophonie Society qui a donné naissance par la suite à Burning Man aux États-Unis, sont des émanations de ce courant de pensée qui visait à briser la routine et à être constamment dans le présent et l'extraordinaire. C'est quelque chose qui résonne en moi, sans être révolutionnaire pour autant.

Concernant l’art, on a commencé à me donner l'étiquette d'artiste alors que ce n'était pas quelque chose que je revendiquais. En réalité, je me sens plus proche du terme artiviste qui correspond au fait d’utiliser l’art pour créer du changement social, ou de l’anglicisme social artist. Cela car le résultat de mon travail ne se concentre pas sur quelque-chose de palpable, de concret ; ce n’est pas une peinture, ou une sculpture. Si dans mes projets il y a des installations avec des rendus artistiques, mon but n’est pas l’installation en elle-même mais bien le vécu qu’elle crée, l’expérience qu’elle fait vivre et partager aux citoyens. Comment cette installation créée de l’impact. Et comment la population s’empare du projet.

Mon but est avant tout dans l’expérience que vivent les gens au contact de mes installations plutôt que dans le moyen utilisé, même si le rendu est artistique.

En revanche, même si le secteur artistique ne sait souvent pas encore comment se positionner par rapport à cette tendance d’utiliser l’art pour le changement, je trouve intéressant d'utiliser les termes art et artiste pour qualifier l’art de réunir des gens et de leur faire vivre des expériences communes.

Et concrètement comment cela se matérialise-t-il, l’art pour le changement ? Quels sont ses effets ?

Cela peut passer par des projets qui permettent d’aller au-devant des populations, dans des quartiers où l’on ne nous attendrait pas, souvent pauvres en initiatives culturelles. C’est aussi le fait de donner la possibilité aux gens de s’approprier le projet et de lui donner sens.

Certaines œuvres d’art contemporain peuvent agacer ou provoquer des “mais c’est quoi ce truc, pourquoi ?”. Pour mes installations, je recherche plutôt la facilité d’accès. Que les habitants aient un sentiment de fierté vis à vis de leur quartier. Que les gens se disent “wow ça se passe dans MON quartier, sur MON immeuble”.

Cela conduit à deux effets. Dans un premier temps, les gens réalisent qu’il est possible que tel ou tel espace puisse être vécu différemment et de nouveaux imaginaires se dessinent. Dans un second temps, les habitants deviennent demandeur de nouvelles initiatives. Souvent il se mobilisent et comprennent qu’eux aussi peuvent s’organiser, s’approprier un espace. Et cela crée aussi une pression sur le politique pour accentuer le développement d’initiatives de création de lieux de vie dans les villes.

Les politiques de la ville sont trop souvent développées dans une optique d'efficience pour aller d’un point A à un point B. En créant des lieux de rencontres et de partage, mes projets montrent que l’espace public peut être un espace encourageant la rencontre et le partage d’expériences. Que la ville doit et peut être un lieu porteur de vie et de cohésion et non un simple lieu de travail et de subsistance.

Et aujourd'hui, comment définis-tu tes relations avec la ville de Genève ?

Nous avons de très bonnes relations et nous savons travailler ensemble. Comme partout, il peut y avoir des tensions purement politiciennes, comme par exemple lorsqu’un décideur tue un projet car c'est la fin de son mandat et il ne souhaite pas que cela profite à son successeur. C'est un jeu stratégique à mener de notre côté, ici et ailleurs. Nous devons comprendre les intérêts de nos interlocuteurs afin de leur démontrer l’adéquation entre nos projets et leurs besoins en impact et image.

De manière générale, perçois-tu une évolution des villes quant à la compréhension de ce type d'initiative ?

Je perçois un changement qui est selon moi lié à l’effritement du tissu social. Avec la fermeture de toutes les petites échoppes de quartiers, avec le développement des grandes surfaces, des casques audio, des liens que l’on tisse avec des gens éloignés géographiquement, il y a un besoin de retrouver du lien humain et de ne pas simplement se croiser. Il a fallu du temps mais aujourd’hui dans nos villes de “l’ouest” il n’est plus concevable de simplement construire une autoroute coupant une ville en deux sans se préoccuper de l’impact que cela peut avoir sur le vécu. Et même si l’art et le social restent toujours les premiers à souffrir des coupures budgétaires, dorénavant il me semble que le politique a pris la mesure de l’importance de la qualité de vie en ville.

Les villes se rendent compte que sans lien social, la société s'écroule.

Qu’est-ce que l’espace public t’apporte que tu ne pourrais pas retrouver dans un théâtre, un lieu culturel ?

Dans un théâtre ou un lieu culturel, le public est le plus souvent spectateur et captif. Dans la rue, je demande à ce que les gens soient acteurs et je n’instaure pas de contrainte. Personne à l’obligation de s’arrêter et de vivre les expériences proposées. Chacun décide, à son échelle, de son niveau d’engagement. Pour les boites d’échanges cela peut aller d’une consultation fortuite à son rangement quotidien.

CinéTransat 2018, Genève

Peux-tu nous parler de deux de tes projets pour illustrer tes propos ?

Le projet Borealis, c'est la capacité à créer n'importe où dans le monde des aurores boréales, sur des grandes places de ville. A l’origine de cette initiative, la volonté de faire vivre une expérience qui nous élève, nous dépasse, et lors de laquelle nos différences socio-économiques, âge, genre, handicape… s'abattent. J’ai pensé aux aurores boréales car les personnes qui ont eu la chance d’en voir décrivent une expérience très forte. Pourtant le pourcentage de la population mondiale qui aura la chance de vivre cette expérience est infime. C’est aussi amener quelque chose dans l’espace urbain qui ne devrait pas être là, qui surprend les passants.

Le deuxième projet, SECRETS, me tient particulièrement à cœur car il vient questionner notre humanité. Qu'est-ce qui fait que l'on ressent de l’empathie, qu’est-ce qui fait que l’on se sent appartenir à une communauté, que l’on est lié aux autres habitants d’une ville ?

Nous créons des lettres de 4 mètres de haut, épelant le mot secrets et placées en cercle sur de très grandes places de ville ou en périphérie proche. On invite ensuite pendant cinq jours la population à venir et à entrer dans cet espace créé. Une fois au centre, on découvre des cartes sur lesquels il est écrit "Ceci est mon secret, brûlons le ensemble". C’est une invitation à la population pour venir se libérer de manière anonyme d'un secret, léger ou plus lourd, et de l'afficher, anonymement, sur les faces intérieures des lettres, visibles à tous. Le soir du 5e jour, on se réunit tous et on brûle le tout. Derrière cet acte il y a l'idée de ramener le rituel dans la ville, mais aussi une manière de faire ressortir le travail personnel, de nos jours fait dans des relations de un à un, soit avec sa famille, soit avec son psychiatre, lors d’un processus collectif.

SECRETS est une œuvre d’art communautaire, un processus de travail sur nos secrets profonds, au niveau individuel et au niveau d’une ville. La mise en place d’un nouveau rituel au sein de la ville. 

Pour ce projet, tu travailles avec des écoles et des prisons, est-ce qu’il t’arrive régulièrement de faire de la médiation culturelle ?

Habituellement je fais peu de médiation sur mes projets car je suis rarement frontal par rapport à mon intention. Par exemple, à Genève nous avons une initiative connue qui est un cinéma en plein air. L'invitation, c'est “venez, on se fait un film gratuit au bord du lac”, alors qu’en réalité l’intention derrière cette invitation est d'utiliser le film comme une excuse pour l’expérience que nous faisons vivre sur la pelouse. Nous mettons en place une série de procédés afin que les 2000 à 3000 participants se rencontrent et partagent des émotion. Pour encourager toutes ces personnes à participer, nous pensons continuellement à différents niveaux d'engagement car il y a toujours des personnes plus extraverties ou habituées à participer à des projets. Mais comment atteindre les autres ?

Il s'agit de créer une nouvelle norme où participer est la norme.

Certaines fois, cela passe notamment par le fait de créer des situations où il est permis d'être simplement soit, avec ses qualités et défauts, d'avoir l'air ridicule, sans jugement.

Un peu plus haut, tu as parlé d'impact. Comment le quantifies et ou qualifies-tu ?

Par le passé, on réalisait des entretiens pour connaître les milieux sociaux, le temps passé près de l’installation, l’état dans lequel les gens se sentaient avant, pendant, après etc. Mais nous sommes un peu revenus de ces méthodes et aujourd’hui nous préférons nous attacher à l'aspect qualitatif et au vécu. Pour ça, on se fie aux témoignages que l’on nous donne. Je ne compte plus les fois où l’on m’a arrêté dans la rue pour me dire “Merci, grâce à vous, j'aime ma ville, j'ai rencontré plein de gens, chanté, dansé, jusqu'à 4h du matin".

Lors de petites itérations du projet SECRETS j’ai vu des messages tels que "j'ai peur de devenir comme mon père", "je suis homosexuel et je ne sais pas comment le dire".

L’impact est là ! Dans le cheminement que ces personnes ont fait pour aller jusqu’à l’installation écrire leur secret, en étant "vu" et en participant personnellement à une œuvre commune.

Pour l’impact à long terme, nous nous basons sur des études qui démontre l’impact de notre type d’action sur la résilience, la solitude, la félicité, le sens d’appartenance, le sens de sécurité…

Tes projets ont-ils déjà été repris par d'autres ?

Des projets sont copiés, d'autres sont reproduits, il y a différentes formes de propagation. Les boîtes d'échanges ont été tellement répliquées qu’elles ne sont aujourd’hui plus liées à Genève et au projet d’origine. Pour les cinémas en plein air, nous avons conseillé et aidé de nombreuses structures à développer la même approche de partage que la nôtre.

J’ai aussi étudié le potentiel des modèles Open Source pour mes projets car je crois énormément en ces démarches de partage de la connaissance. Aujourd’hui les boîtes d’échange ont un site internet avec un onglet téléchargement et une carte pour les géolocaliser. Une fois que les premières itérations du projet SECRETS seront terminées et que l’intention sera juste, j’envisagerai aussi de le libérer en Licence Creative Commons 4.0 (CC by SA) pour que les gens puissent le reproduire, le faire évoluer voir se créer des ressources financières avec. L’avantage avec cet outil est que n'importe qui peut continuer de faire évoluer votre projet à condition, entre autre, de libérer les évolutions sous la même licence. Ton projet continue ainsi d’évoluer tout en restant relié au projet initial.

Entretien réalisé avec la participation de Marie-France de Crécy du Studio DE CRECY

Comment renouveler l’expérience du vivre-ensemble grâce à la création artistique.

by 
Clothilde Sauvages
Magazine
April 8, 2019
Share on

“Grâce à vous, j'aime ma ville, j'ai rencontré plein de gens, chanté, dansé, jusqu'à 4h du matin". Voici le type de témoignage que Dan Acher, social artist et fondateur de Happy City Lab reçoit à la suite de ses projets lorsqu’on le reconnaît dans les rues de Genève. Par son travail, il réussit le tour de force de créer des moments de partage et de convivialité sur des places de ville anonymes. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de sa vision de la ville et de son rapport à l’art.

Bonjour Dan, tu as fait des études d’anthropologie et tu es aujourd’hui le fondateur et le directeur artistique de « Happy City Lab ». Peux-tu nous parler de ton parcours et de comment aujourd’hui cette association de l’anthropologie à la création artistique fait sens dans ton quotidien ?

Depuis ma jeunesse j’ai beaucoup voyagé et ce qui m'intéressait, c'était de voir comment les gens vivent ensemble, quels rituels rythment leurs vies, ce qui donne du sens à leur vie commune. J’ai notamment étudié en Nouvelle-Zélande. Avant mon départ, j’ai discuté avec deux amies qui lisaient le livre “Songlines” pour leur cours d’ethnologie en Suisse. Cet ouvrage parle des chants des aborigènes d’Australie, qui décrivent le paysage lorsqu’ils voyageaient à travers le pays. Si l’on réunit l’ensemble de ces chants, on obtient une carte géographique précise  et exhaustive du pays. Ce fut une révélation car à l’époque je ne savais pas que l’ethnologie était un domaine qui pouvait être étudié à l’université. A mon arrivé en Nouvelle Zélande, j’ai donc changé mon cursus BCom (commerce) en BA (Arts) et j’ai étudié l'anthropologie durant 3 ans. Aujourd’hui je ne me considère pas anthropologue en revanche cela m'a ouvert l'esprit à différentes manières de vivre et à différentes représentations du monde.

Je suis sensible aux questions telles que : quel est le caractère universel de certaines célébrations, de manières de partager des vécus, des émotions ? Comment un projet pensé pour un lieu donné sera vécu ailleurs ?

Ce qui m’intéresse profondément, c’est d’explorer ce qui peut faire que deux inconnus se rencontrent, partagent un vécu, une émotion, au-delà de ce qui les sépare. Comment l’art et les rituels peuvent atteindre cet objectif et comment on peut augmenter cet impact à l’échelle d’une communauté, d’un quartier, d’une ville, du monde entier ?

Perçois-tu un caractère universel ou est-ce que tes projets prennent une forme différente en fonction du lieu où tu les développes ?

C’est plus largement l'aspect universel qui prime. Et pourtant, je ne compte plus les fois ou en créant des situations je me suis confronté à la supposition "ça ne marchera jamais chez nous". Beaucoup de français étaient persuadés par exemple que les boîtes d’échange destinées à favoriser les échanges entre habitants d’un même quartier ne prendraient pas car il n’y aurait soi-disant pas la même éducation citoyenne qu’en Suisse. C’est pourtant un succès. Il faut accepter de tenter l’expérience et de regarder ce qu'il se passe. Les autorités sont souvent surprises du résultat et de la manière que la population s’approprie les projets positivement.

Comment définirais-tu “Happy City Lab” ? Est-ce le fait de créer des situations ?

Effectivement une des définitions de mon travail est d’être créateur de situations. Happy City Lab, c’est un laboratoire où l’on teste différents projets pour voir comment ils s'insèrent dans la société, et quels sont les effets et les impacts qu'ils produisent.

Tu as une démarche mêlant sociologie, art et événementiel grâce à laquelle tu extrais les gens de leur quotidien. Comment la définis-tu ?  

Une influence forte dans mon travail est celle du mouvement "situationniste" apparu dans les années 50 - 60 pour pousser une révolution de la vie quotidienne. La rue et la ville devenaient de grands terrains de jeu plutôt que des espaces géographiques lisses et sans friction. Mai 68 à Paris, le livre La société du spectacle de Guy Debord, ou encore la Cacophonie Society qui a donné naissance par la suite à Burning Man aux États-Unis, sont des émanations de ce courant de pensée qui visait à briser la routine et à être constamment dans le présent et l'extraordinaire. C'est quelque chose qui résonne en moi, sans être révolutionnaire pour autant.

Concernant l’art, on a commencé à me donner l'étiquette d'artiste alors que ce n'était pas quelque chose que je revendiquais. En réalité, je me sens plus proche du terme artiviste qui correspond au fait d’utiliser l’art pour créer du changement social, ou de l’anglicisme social artist. Cela car le résultat de mon travail ne se concentre pas sur quelque-chose de palpable, de concret ; ce n’est pas une peinture, ou une sculpture. Si dans mes projets il y a des installations avec des rendus artistiques, mon but n’est pas l’installation en elle-même mais bien le vécu qu’elle crée, l’expérience qu’elle fait vivre et partager aux citoyens. Comment cette installation créée de l’impact. Et comment la population s’empare du projet.

Mon but est avant tout dans l’expérience que vivent les gens au contact de mes installations plutôt que dans le moyen utilisé, même si le rendu est artistique.

En revanche, même si le secteur artistique ne sait souvent pas encore comment se positionner par rapport à cette tendance d’utiliser l’art pour le changement, je trouve intéressant d'utiliser les termes art et artiste pour qualifier l’art de réunir des gens et de leur faire vivre des expériences communes.

Et concrètement comment cela se matérialise-t-il, l’art pour le changement ? Quels sont ses effets ?

Cela peut passer par des projets qui permettent d’aller au-devant des populations, dans des quartiers où l’on ne nous attendrait pas, souvent pauvres en initiatives culturelles. C’est aussi le fait de donner la possibilité aux gens de s’approprier le projet et de lui donner sens.

Certaines œuvres d’art contemporain peuvent agacer ou provoquer des “mais c’est quoi ce truc, pourquoi ?”. Pour mes installations, je recherche plutôt la facilité d’accès. Que les habitants aient un sentiment de fierté vis à vis de leur quartier. Que les gens se disent “wow ça se passe dans MON quartier, sur MON immeuble”.

Cela conduit à deux effets. Dans un premier temps, les gens réalisent qu’il est possible que tel ou tel espace puisse être vécu différemment et de nouveaux imaginaires se dessinent. Dans un second temps, les habitants deviennent demandeur de nouvelles initiatives. Souvent il se mobilisent et comprennent qu’eux aussi peuvent s’organiser, s’approprier un espace. Et cela crée aussi une pression sur le politique pour accentuer le développement d’initiatives de création de lieux de vie dans les villes.

Les politiques de la ville sont trop souvent développées dans une optique d'efficience pour aller d’un point A à un point B. En créant des lieux de rencontres et de partage, mes projets montrent que l’espace public peut être un espace encourageant la rencontre et le partage d’expériences. Que la ville doit et peut être un lieu porteur de vie et de cohésion et non un simple lieu de travail et de subsistance.

Et aujourd'hui, comment définis-tu tes relations avec la ville de Genève ?

Nous avons de très bonnes relations et nous savons travailler ensemble. Comme partout, il peut y avoir des tensions purement politiciennes, comme par exemple lorsqu’un décideur tue un projet car c'est la fin de son mandat et il ne souhaite pas que cela profite à son successeur. C'est un jeu stratégique à mener de notre côté, ici et ailleurs. Nous devons comprendre les intérêts de nos interlocuteurs afin de leur démontrer l’adéquation entre nos projets et leurs besoins en impact et image.

De manière générale, perçois-tu une évolution des villes quant à la compréhension de ce type d'initiative ?

Je perçois un changement qui est selon moi lié à l’effritement du tissu social. Avec la fermeture de toutes les petites échoppes de quartiers, avec le développement des grandes surfaces, des casques audio, des liens que l’on tisse avec des gens éloignés géographiquement, il y a un besoin de retrouver du lien humain et de ne pas simplement se croiser. Il a fallu du temps mais aujourd’hui dans nos villes de “l’ouest” il n’est plus concevable de simplement construire une autoroute coupant une ville en deux sans se préoccuper de l’impact que cela peut avoir sur le vécu. Et même si l’art et le social restent toujours les premiers à souffrir des coupures budgétaires, dorénavant il me semble que le politique a pris la mesure de l’importance de la qualité de vie en ville.

Les villes se rendent compte que sans lien social, la société s'écroule.

Qu’est-ce que l’espace public t’apporte que tu ne pourrais pas retrouver dans un théâtre, un lieu culturel ?

Dans un théâtre ou un lieu culturel, le public est le plus souvent spectateur et captif. Dans la rue, je demande à ce que les gens soient acteurs et je n’instaure pas de contrainte. Personne à l’obligation de s’arrêter et de vivre les expériences proposées. Chacun décide, à son échelle, de son niveau d’engagement. Pour les boites d’échanges cela peut aller d’une consultation fortuite à son rangement quotidien.

CinéTransat 2018, Genève

Peux-tu nous parler de deux de tes projets pour illustrer tes propos ?

Le projet Borealis, c'est la capacité à créer n'importe où dans le monde des aurores boréales, sur des grandes places de ville. A l’origine de cette initiative, la volonté de faire vivre une expérience qui nous élève, nous dépasse, et lors de laquelle nos différences socio-économiques, âge, genre, handicape… s'abattent. J’ai pensé aux aurores boréales car les personnes qui ont eu la chance d’en voir décrivent une expérience très forte. Pourtant le pourcentage de la population mondiale qui aura la chance de vivre cette expérience est infime. C’est aussi amener quelque chose dans l’espace urbain qui ne devrait pas être là, qui surprend les passants.

Le deuxième projet, SECRETS, me tient particulièrement à cœur car il vient questionner notre humanité. Qu'est-ce qui fait que l'on ressent de l’empathie, qu’est-ce qui fait que l’on se sent appartenir à une communauté, que l’on est lié aux autres habitants d’une ville ?

Nous créons des lettres de 4 mètres de haut, épelant le mot secrets et placées en cercle sur de très grandes places de ville ou en périphérie proche. On invite ensuite pendant cinq jours la population à venir et à entrer dans cet espace créé. Une fois au centre, on découvre des cartes sur lesquels il est écrit "Ceci est mon secret, brûlons le ensemble". C’est une invitation à la population pour venir se libérer de manière anonyme d'un secret, léger ou plus lourd, et de l'afficher, anonymement, sur les faces intérieures des lettres, visibles à tous. Le soir du 5e jour, on se réunit tous et on brûle le tout. Derrière cet acte il y a l'idée de ramener le rituel dans la ville, mais aussi une manière de faire ressortir le travail personnel, de nos jours fait dans des relations de un à un, soit avec sa famille, soit avec son psychiatre, lors d’un processus collectif.

SECRETS est une œuvre d’art communautaire, un processus de travail sur nos secrets profonds, au niveau individuel et au niveau d’une ville. La mise en place d’un nouveau rituel au sein de la ville. 

Pour ce projet, tu travailles avec des écoles et des prisons, est-ce qu’il t’arrive régulièrement de faire de la médiation culturelle ?

Habituellement je fais peu de médiation sur mes projets car je suis rarement frontal par rapport à mon intention. Par exemple, à Genève nous avons une initiative connue qui est un cinéma en plein air. L'invitation, c'est “venez, on se fait un film gratuit au bord du lac”, alors qu’en réalité l’intention derrière cette invitation est d'utiliser le film comme une excuse pour l’expérience que nous faisons vivre sur la pelouse. Nous mettons en place une série de procédés afin que les 2000 à 3000 participants se rencontrent et partagent des émotion. Pour encourager toutes ces personnes à participer, nous pensons continuellement à différents niveaux d'engagement car il y a toujours des personnes plus extraverties ou habituées à participer à des projets. Mais comment atteindre les autres ?

Il s'agit de créer une nouvelle norme où participer est la norme.

Certaines fois, cela passe notamment par le fait de créer des situations où il est permis d'être simplement soit, avec ses qualités et défauts, d'avoir l'air ridicule, sans jugement.

Un peu plus haut, tu as parlé d'impact. Comment le quantifies et ou qualifies-tu ?

Par le passé, on réalisait des entretiens pour connaître les milieux sociaux, le temps passé près de l’installation, l’état dans lequel les gens se sentaient avant, pendant, après etc. Mais nous sommes un peu revenus de ces méthodes et aujourd’hui nous préférons nous attacher à l'aspect qualitatif et au vécu. Pour ça, on se fie aux témoignages que l’on nous donne. Je ne compte plus les fois où l’on m’a arrêté dans la rue pour me dire “Merci, grâce à vous, j'aime ma ville, j'ai rencontré plein de gens, chanté, dansé, jusqu'à 4h du matin".

Lors de petites itérations du projet SECRETS j’ai vu des messages tels que "j'ai peur de devenir comme mon père", "je suis homosexuel et je ne sais pas comment le dire".

L’impact est là ! Dans le cheminement que ces personnes ont fait pour aller jusqu’à l’installation écrire leur secret, en étant "vu" et en participant personnellement à une œuvre commune.

Pour l’impact à long terme, nous nous basons sur des études qui démontre l’impact de notre type d’action sur la résilience, la solitude, la félicité, le sens d’appartenance, le sens de sécurité…

Tes projets ont-ils déjà été repris par d'autres ?

Des projets sont copiés, d'autres sont reproduits, il y a différentes formes de propagation. Les boîtes d'échanges ont été tellement répliquées qu’elles ne sont aujourd’hui plus liées à Genève et au projet d’origine. Pour les cinémas en plein air, nous avons conseillé et aidé de nombreuses structures à développer la même approche de partage que la nôtre.

J’ai aussi étudié le potentiel des modèles Open Source pour mes projets car je crois énormément en ces démarches de partage de la connaissance. Aujourd’hui les boîtes d’échange ont un site internet avec un onglet téléchargement et une carte pour les géolocaliser. Une fois que les premières itérations du projet SECRETS seront terminées et que l’intention sera juste, j’envisagerai aussi de le libérer en Licence Creative Commons 4.0 (CC by SA) pour que les gens puissent le reproduire, le faire évoluer voir se créer des ressources financières avec. L’avantage avec cet outil est que n'importe qui peut continuer de faire évoluer votre projet à condition, entre autre, de libérer les évolutions sous la même licence. Ton projet continue ainsi d’évoluer tout en restant relié au projet initial.

Entretien réalisé avec la participation de Marie-France de Crécy du Studio DE CRECY

by 
Clothilde Sauvages
Magazine
April 8, 2019

Comment renouveler l’expérience du vivre-ensemble grâce à la création artistique.

by
Clothilde Sauvages
Magazine
Share on

“Grâce à vous, j'aime ma ville, j'ai rencontré plein de gens, chanté, dansé, jusqu'à 4h du matin". Voici le type de témoignage que Dan Acher, social artist et fondateur de Happy City Lab reçoit à la suite de ses projets lorsqu’on le reconnaît dans les rues de Genève. Par son travail, il réussit le tour de force de créer des moments de partage et de convivialité sur des places de ville anonymes. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de sa vision de la ville et de son rapport à l’art.

Bonjour Dan, tu as fait des études d’anthropologie et tu es aujourd’hui le fondateur et le directeur artistique de « Happy City Lab ». Peux-tu nous parler de ton parcours et de comment aujourd’hui cette association de l’anthropologie à la création artistique fait sens dans ton quotidien ?

Depuis ma jeunesse j’ai beaucoup voyagé et ce qui m'intéressait, c'était de voir comment les gens vivent ensemble, quels rituels rythment leurs vies, ce qui donne du sens à leur vie commune. J’ai notamment étudié en Nouvelle-Zélande. Avant mon départ, j’ai discuté avec deux amies qui lisaient le livre “Songlines” pour leur cours d’ethnologie en Suisse. Cet ouvrage parle des chants des aborigènes d’Australie, qui décrivent le paysage lorsqu’ils voyageaient à travers le pays. Si l’on réunit l’ensemble de ces chants, on obtient une carte géographique précise  et exhaustive du pays. Ce fut une révélation car à l’époque je ne savais pas que l’ethnologie était un domaine qui pouvait être étudié à l’université. A mon arrivé en Nouvelle Zélande, j’ai donc changé mon cursus BCom (commerce) en BA (Arts) et j’ai étudié l'anthropologie durant 3 ans. Aujourd’hui je ne me considère pas anthropologue en revanche cela m'a ouvert l'esprit à différentes manières de vivre et à différentes représentations du monde.

Je suis sensible aux questions telles que : quel est le caractère universel de certaines célébrations, de manières de partager des vécus, des émotions ? Comment un projet pensé pour un lieu donné sera vécu ailleurs ?

Ce qui m’intéresse profondément, c’est d’explorer ce qui peut faire que deux inconnus se rencontrent, partagent un vécu, une émotion, au-delà de ce qui les sépare. Comment l’art et les rituels peuvent atteindre cet objectif et comment on peut augmenter cet impact à l’échelle d’une communauté, d’un quartier, d’une ville, du monde entier ?

Perçois-tu un caractère universel ou est-ce que tes projets prennent une forme différente en fonction du lieu où tu les développes ?

C’est plus largement l'aspect universel qui prime. Et pourtant, je ne compte plus les fois ou en créant des situations je me suis confronté à la supposition "ça ne marchera jamais chez nous". Beaucoup de français étaient persuadés par exemple que les boîtes d’échange destinées à favoriser les échanges entre habitants d’un même quartier ne prendraient pas car il n’y aurait soi-disant pas la même éducation citoyenne qu’en Suisse. C’est pourtant un succès. Il faut accepter de tenter l’expérience et de regarder ce qu'il se passe. Les autorités sont souvent surprises du résultat et de la manière que la population s’approprie les projets positivement.

Comment définirais-tu “Happy City Lab” ? Est-ce le fait de créer des situations ?

Effectivement une des définitions de mon travail est d’être créateur de situations. Happy City Lab, c’est un laboratoire où l’on teste différents projets pour voir comment ils s'insèrent dans la société, et quels sont les effets et les impacts qu'ils produisent.

Tu as une démarche mêlant sociologie, art et événementiel grâce à laquelle tu extrais les gens de leur quotidien. Comment la définis-tu ?  

Une influence forte dans mon travail est celle du mouvement "situationniste" apparu dans les années 50 - 60 pour pousser une révolution de la vie quotidienne. La rue et la ville devenaient de grands terrains de jeu plutôt que des espaces géographiques lisses et sans friction. Mai 68 à Paris, le livre La société du spectacle de Guy Debord, ou encore la Cacophonie Society qui a donné naissance par la suite à Burning Man aux États-Unis, sont des émanations de ce courant de pensée qui visait à briser la routine et à être constamment dans le présent et l'extraordinaire. C'est quelque chose qui résonne en moi, sans être révolutionnaire pour autant.

Concernant l’art, on a commencé à me donner l'étiquette d'artiste alors que ce n'était pas quelque chose que je revendiquais. En réalité, je me sens plus proche du terme artiviste qui correspond au fait d’utiliser l’art pour créer du changement social, ou de l’anglicisme social artist. Cela car le résultat de mon travail ne se concentre pas sur quelque-chose de palpable, de concret ; ce n’est pas une peinture, ou une sculpture. Si dans mes projets il y a des installations avec des rendus artistiques, mon but n’est pas l’installation en elle-même mais bien le vécu qu’elle crée, l’expérience qu’elle fait vivre et partager aux citoyens. Comment cette installation créée de l’impact. Et comment la population s’empare du projet.

Mon but est avant tout dans l’expérience que vivent les gens au contact de mes installations plutôt que dans le moyen utilisé, même si le rendu est artistique.

En revanche, même si le secteur artistique ne sait souvent pas encore comment se positionner par rapport à cette tendance d’utiliser l’art pour le changement, je trouve intéressant d'utiliser les termes art et artiste pour qualifier l’art de réunir des gens et de leur faire vivre des expériences communes.

Et concrètement comment cela se matérialise-t-il, l’art pour le changement ? Quels sont ses effets ?

Cela peut passer par des projets qui permettent d’aller au-devant des populations, dans des quartiers où l’on ne nous attendrait pas, souvent pauvres en initiatives culturelles. C’est aussi le fait de donner la possibilité aux gens de s’approprier le projet et de lui donner sens.

Certaines œuvres d’art contemporain peuvent agacer ou provoquer des “mais c’est quoi ce truc, pourquoi ?”. Pour mes installations, je recherche plutôt la facilité d’accès. Que les habitants aient un sentiment de fierté vis à vis de leur quartier. Que les gens se disent “wow ça se passe dans MON quartier, sur MON immeuble”.

Cela conduit à deux effets. Dans un premier temps, les gens réalisent qu’il est possible que tel ou tel espace puisse être vécu différemment et de nouveaux imaginaires se dessinent. Dans un second temps, les habitants deviennent demandeur de nouvelles initiatives. Souvent il se mobilisent et comprennent qu’eux aussi peuvent s’organiser, s’approprier un espace. Et cela crée aussi une pression sur le politique pour accentuer le développement d’initiatives de création de lieux de vie dans les villes.

Les politiques de la ville sont trop souvent développées dans une optique d'efficience pour aller d’un point A à un point B. En créant des lieux de rencontres et de partage, mes projets montrent que l’espace public peut être un espace encourageant la rencontre et le partage d’expériences. Que la ville doit et peut être un lieu porteur de vie et de cohésion et non un simple lieu de travail et de subsistance.

Et aujourd'hui, comment définis-tu tes relations avec la ville de Genève ?

Nous avons de très bonnes relations et nous savons travailler ensemble. Comme partout, il peut y avoir des tensions purement politiciennes, comme par exemple lorsqu’un décideur tue un projet car c'est la fin de son mandat et il ne souhaite pas que cela profite à son successeur. C'est un jeu stratégique à mener de notre côté, ici et ailleurs. Nous devons comprendre les intérêts de nos interlocuteurs afin de leur démontrer l’adéquation entre nos projets et leurs besoins en impact et image.

De manière générale, perçois-tu une évolution des villes quant à la compréhension de ce type d'initiative ?

Je perçois un changement qui est selon moi lié à l’effritement du tissu social. Avec la fermeture de toutes les petites échoppes de quartiers, avec le développement des grandes surfaces, des casques audio, des liens que l’on tisse avec des gens éloignés géographiquement, il y a un besoin de retrouver du lien humain et de ne pas simplement se croiser. Il a fallu du temps mais aujourd’hui dans nos villes de “l’ouest” il n’est plus concevable de simplement construire une autoroute coupant une ville en deux sans se préoccuper de l’impact que cela peut avoir sur le vécu. Et même si l’art et le social restent toujours les premiers à souffrir des coupures budgétaires, dorénavant il me semble que le politique a pris la mesure de l’importance de la qualité de vie en ville.

Les villes se rendent compte que sans lien social, la société s'écroule.

Qu’est-ce que l’espace public t’apporte que tu ne pourrais pas retrouver dans un théâtre, un lieu culturel ?

Dans un théâtre ou un lieu culturel, le public est le plus souvent spectateur et captif. Dans la rue, je demande à ce que les gens soient acteurs et je n’instaure pas de contrainte. Personne à l’obligation de s’arrêter et de vivre les expériences proposées. Chacun décide, à son échelle, de son niveau d’engagement. Pour les boites d’échanges cela peut aller d’une consultation fortuite à son rangement quotidien.

CinéTransat 2018, Genève

Peux-tu nous parler de deux de tes projets pour illustrer tes propos ?

Le projet Borealis, c'est la capacité à créer n'importe où dans le monde des aurores boréales, sur des grandes places de ville. A l’origine de cette initiative, la volonté de faire vivre une expérience qui nous élève, nous dépasse, et lors de laquelle nos différences socio-économiques, âge, genre, handicape… s'abattent. J’ai pensé aux aurores boréales car les personnes qui ont eu la chance d’en voir décrivent une expérience très forte. Pourtant le pourcentage de la population mondiale qui aura la chance de vivre cette expérience est infime. C’est aussi amener quelque chose dans l’espace urbain qui ne devrait pas être là, qui surprend les passants.

Le deuxième projet, SECRETS, me tient particulièrement à cœur car il vient questionner notre humanité. Qu'est-ce qui fait que l'on ressent de l’empathie, qu’est-ce qui fait que l’on se sent appartenir à une communauté, que l’on est lié aux autres habitants d’une ville ?

Nous créons des lettres de 4 mètres de haut, épelant le mot secrets et placées en cercle sur de très grandes places de ville ou en périphérie proche. On invite ensuite pendant cinq jours la population à venir et à entrer dans cet espace créé. Une fois au centre, on découvre des cartes sur lesquels il est écrit "Ceci est mon secret, brûlons le ensemble". C’est une invitation à la population pour venir se libérer de manière anonyme d'un secret, léger ou plus lourd, et de l'afficher, anonymement, sur les faces intérieures des lettres, visibles à tous. Le soir du 5e jour, on se réunit tous et on brûle le tout. Derrière cet acte il y a l'idée de ramener le rituel dans la ville, mais aussi une manière de faire ressortir le travail personnel, de nos jours fait dans des relations de un à un, soit avec sa famille, soit avec son psychiatre, lors d’un processus collectif.

SECRETS est une œuvre d’art communautaire, un processus de travail sur nos secrets profonds, au niveau individuel et au niveau d’une ville. La mise en place d’un nouveau rituel au sein de la ville. 

Pour ce projet, tu travailles avec des écoles et des prisons, est-ce qu’il t’arrive régulièrement de faire de la médiation culturelle ?

Habituellement je fais peu de médiation sur mes projets car je suis rarement frontal par rapport à mon intention. Par exemple, à Genève nous avons une initiative connue qui est un cinéma en plein air. L'invitation, c'est “venez, on se fait un film gratuit au bord du lac”, alors qu’en réalité l’intention derrière cette invitation est d'utiliser le film comme une excuse pour l’expérience que nous faisons vivre sur la pelouse. Nous mettons en place une série de procédés afin que les 2000 à 3000 participants se rencontrent et partagent des émotion. Pour encourager toutes ces personnes à participer, nous pensons continuellement à différents niveaux d'engagement car il y a toujours des personnes plus extraverties ou habituées à participer à des projets. Mais comment atteindre les autres ?

Il s'agit de créer une nouvelle norme où participer est la norme.

Certaines fois, cela passe notamment par le fait de créer des situations où il est permis d'être simplement soit, avec ses qualités et défauts, d'avoir l'air ridicule, sans jugement.

Un peu plus haut, tu as parlé d'impact. Comment le quantifies et ou qualifies-tu ?

Par le passé, on réalisait des entretiens pour connaître les milieux sociaux, le temps passé près de l’installation, l’état dans lequel les gens se sentaient avant, pendant, après etc. Mais nous sommes un peu revenus de ces méthodes et aujourd’hui nous préférons nous attacher à l'aspect qualitatif et au vécu. Pour ça, on se fie aux témoignages que l’on nous donne. Je ne compte plus les fois où l’on m’a arrêté dans la rue pour me dire “Merci, grâce à vous, j'aime ma ville, j'ai rencontré plein de gens, chanté, dansé, jusqu'à 4h du matin".

Lors de petites itérations du projet SECRETS j’ai vu des messages tels que "j'ai peur de devenir comme mon père", "je suis homosexuel et je ne sais pas comment le dire".

L’impact est là ! Dans le cheminement que ces personnes ont fait pour aller jusqu’à l’installation écrire leur secret, en étant "vu" et en participant personnellement à une œuvre commune.

Pour l’impact à long terme, nous nous basons sur des études qui démontre l’impact de notre type d’action sur la résilience, la solitude, la félicité, le sens d’appartenance, le sens de sécurité…

Tes projets ont-ils déjà été repris par d'autres ?

Des projets sont copiés, d'autres sont reproduits, il y a différentes formes de propagation. Les boîtes d'échanges ont été tellement répliquées qu’elles ne sont aujourd’hui plus liées à Genève et au projet d’origine. Pour les cinémas en plein air, nous avons conseillé et aidé de nombreuses structures à développer la même approche de partage que la nôtre.

J’ai aussi étudié le potentiel des modèles Open Source pour mes projets car je crois énormément en ces démarches de partage de la connaissance. Aujourd’hui les boîtes d’échange ont un site internet avec un onglet téléchargement et une carte pour les géolocaliser. Une fois que les premières itérations du projet SECRETS seront terminées et que l’intention sera juste, j’envisagerai aussi de le libérer en Licence Creative Commons 4.0 (CC by SA) pour que les gens puissent le reproduire, le faire évoluer voir se créer des ressources financières avec. L’avantage avec cet outil est que n'importe qui peut continuer de faire évoluer votre projet à condition, entre autre, de libérer les évolutions sous la même licence. Ton projet continue ainsi d’évoluer tout en restant relié au projet initial.

Entretien réalisé avec la participation de Marie-France de Crécy du Studio DE CRECY

by 
Clothilde Sauvages
Magazine
Thank you! Your subscription has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form... You might already have signed up ?